Francophonie : Michaëlle Jean, opération reconquête à l’OIF

Les visites de présidents africains se font rares dans son bureau de l’avenue Bosquet, à Paris. © Élodie GRéGOIRE/REA

La secrétaire générale de l’Organisation internationale de la francophonie, Michaëlle Jean, sollicitera un deuxième mandat en octobre 2018, au sein d’une institution où elle a encore du mal à s’affirmer.

Ce mot d’ordre, Michaëlle Jean l’a voulu discret mais elle a tenu à le faire passer à ses troupes dès le mois de juillet dernier. « Nous sommes en campagne ! » Élue en novembre 2014 à la tête de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF), elle sait que le temps passe vite et que le sommet d’Erevan (Arménie) en octobre 2018 approche à grands pas. Elle y sollicitera un deuxième mandat de quatre ans et aucun de ses prédécesseurs n’a jamais échoué à se faire réélire. Si les États membres de l’OIF devaient ne pas lui renouveler leur confiance, ce serait une première – et un véritable camouflet. Mais Michaëlle Jean, 60 ans, peine à s’affirmer.

Ces derniers mois, les rumeurs d’une candidature de l’ancien Premier ministre béninois Lionel Zinsou, réputé proche d’Emmanuel Macron, n’ont pas été pour la rassurer. Surtout que l’Élysée n’a pas l’air pressé de lui apporter son soutien… Dans son discours à l’université de Ouagadougou, le 28 novembre 2017, le chef de l’État français a longuement abordé la place de la langue française en Afrique, sans jamais citer l’OIF ni sa secrétaire générale.

Paris s’agacerait de ce que lui coûte la Francophonie, pour des résultats parfois considérés comme assez minces

Les détracteurs de Michaëlle Jean se plaisent aussi à souligner qu’Emmanuel Macron avait demandé à Leïla Slimani, sa représentante personnelle pour la francophonie, de réaliser un « dictionnaire de la francophonie », alors même que l’OIF a une directrice « Langue française, culture et diversités », Youma Fall, qui aurait pu être mise à contribution. L’épisode a eu le don d’irriter la secrétaire générale. « De tels projets ont déjà été lancés sans jamais voir le jour, remarque son directeur de cabinet, Jean-Louis Atangana. Mais nous avons reçu Leïla Slimani. Nous avons une expertise et nous sommes prêts à travailler ensemble. »

Liens de confiance 

Pour autant, l’Élysée bat-il froid Michaëlle Jean ? À cette question, les proches de la secrétaire ­générale répondent par la négative et rappellent qu’Emmanuel Macron l’a reçue le 31 juillet 2017. « Les discussions se sont parfaitement bien passées », affirme Jean-Louis Atangana, qui en veut pour preuve le fait que le secrétaire d’État Jean-Baptiste Lemoyne est régulièrement reçu au siège parisien de l’OIF.

« Joseph Kabila et Denis Sassou Nguesso ne reçoivent pas Michaëlle Jean »

« Michaëlle Jean et Emmanuel Macron ont échangé leurs numéros de portable », ajoute-t‑il. Mais selon des proches du président, l’entretien a été en demi-teinte. « Les retours des collaborateurs de Macron étaient loin d’être bons, assure un cadre de l’OIF. Ils sont très sceptiques sur son efficacité. » Paris s’agacerait de ce que lui coûte la Francophonie, pour des résultats parfois considérés comme assez minces.

Le 31 juillet 2017, Michaelle Jean était reçue par Emmanuel Macron à l’élysée. © Michel Euler/AP/SIPA

Le problème de Michaëlle Jean, c’est que certaines portes lui restent fermées et que les chefs d’État africains ne se bousculent pas avenue Bosquet, au siège de l’organisation, comme c’était le cas du temps d’Abdou Diouf. « Elle a de bons rapports avec Macky Sall ou Ibrahim Boubacar Keïta, mais elle peine à tisser un lien de confiance avec les présidents d’Afrique centrale, résume le cadre de l’OIF. Joseph Kabila et Denis Sassou Nguesso ne la reçoivent pas. » En 2014, désireux que le secrétariat général reste africain, ce dernier avait d’ailleurs œuvré pour l’élection de son compatriote Henri Lopes.

Mauvaise gestion ?

C’est là le péché originel de Michaëlle Jean aux yeux de ses détracteurs : Canadienne d’origine haïtienne, elle a été imposée à la tête de l’OIF lors du sommet de Dakar par François Hollande. Elle ne serait donc pas légitime. De plus, à peine élue, cette ex-gouverneure générale du Canada (une fonction honorifique bien plus qu’exécutive) a imposé sa méthode. L’institution a ses codes, très rigides, mais Michaëlle Jean a voulu repenser la maison et ses fondations telles que posées par l’ex-administrateur de l’OIF Clément Duhaime (2006-2015).

Elle a choisi, pour la première fois dans l’histoire de l’organisation, de ne pas respecter la règle de la répartition géographique : alors que le poste d’administrateur devait revenir à une personnalité d’Afrique centrale, elle a préféré désigner le Malien Adama Ouane, 70 ans, un ex-fonctionnaire de l’Unesco. Lequel, sitôt nommé, a congédié tous les hauts cadres qui avaient été mis en place par Abdou Diouf.

Michaëlle Jean connaît mal le continent africain

Parmi eux, Ousmane Paye, conseiller spécial de l’ancien secrétaire général et fin connaisseur de l’Afrique – c’était un pilier de l’institution. Exit aussi en 2017 Nicolas Simard, ancien directeur de la planification et de l’évaluation à l’époque de Diouf, puis directeur de cabinet d’Adama Ouane. Le Canada lui a proposé dans la foulée le poste d’ambassadeur en RD Congo. « Abdou Diouf avait un savoir-faire remarquable, juge un ex-responsable de la Francophonie à l’Élysée. Il manque aujourd’hui cette même expertise africaine. »

Échecs à répétition

Bien qu’elle ait fait campagne sur le thème « l’africanité globale » et qu’elle y ait multiplié les déplacements, Michaëlle Jean connaît mal le continent. Avenue Bosquet, l’Afrique est officiellement « gérée » par le Canadien d’origine camerounaise Georges Nakseu Nguefang, directeur des affaires politiques et de la gouvernance démocratique. Il opère en binôme avec Jean-Louis Atangana. C’est ce duo qui a préparé les deux missions de l’OIF au Togo, qui étaient prévues en octobre dernier.

Entre une « mission mal préparée » et les « problèmes de calendrier » évoqués par le ministre togolais des Affaires étrangères, Robert Dussey, elles se sont toutes deux soldées par des échecs. À l’OIF, on tient à relativiser : «  aucune organisation ne peut imposer une médiation », insiste Jean-Louis Atangana. Mais tout de même, l’affaire n’est pas passée inaperçue.

Il y a plusieurs mois, Michaëlle Jean a également dû faire face à une fronde en interne – et a essuyé son premier revers institutionnel. Réunies exceptionnellement, les commissions administrative et financière (CAF) et de la coopération et de la programmation (CCP) ont stoppé le projet Hermione, pour lequel la secrétaire générale demandait un prélèvement complémentaire de 250 000 euros sur les fonds de réserve de l’OIF. Certains pays, dont le Canada et la province du Québec, s’y sont très nettement opposés, estimant qu’il ne présentait pas un « caractère urgent ».

Qualifié de « caprice » en interne, ce projet, qui vise à la formation de cent jeunes francophones à bord de la frégate L’Hermione, a également été très critiqué par huit des neuf directeurs de l’OIF. « Notre démarche initiale était tout à fait courante, nous cherchons d’abord à voir s’il est possible de puiser dans les fonds de réserve », justifie le porte-parole de Michaëlle Jean, Bertin Leblanc. Il n’empêche : le programme n’a finalement pu être financé (et lancé en décembre) que grâce à une réallocation budgétaire.

Parachuté

La fin de l’année 2017 n’aura pas été non plus de tout repos puisque l’OIF a suspendu son directeur de la francophonie économique et numérique, Kako Nubukpo, un ancien ministre togolais connu pour ses prises de position hostiles au franc CFA. Michaëlle Jean a-t‑elle voulu donner des gages à Paris, comme en 2016 lorsque Dominique Delpuech (ex-premier conseiller à ­l’ambassade de France à Haïti) avait été parachuté au poste d’adjoint à la direction des affaires politiques ? L’histoire officielle ne le dit pas. Mais Erevan approche à grands pas.

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