Innovation : Big data, c’est données-donnant

De plus en plus d’entreprises collectent les informations issues des objets connectés. Mais leur pleine exploitation reste encore en chantier. © Getty Images

Télécommunications, banques ou compagnies pétrolières… De plus en plus d’entreprises collectent les informations issues des objets connectés. Mais leur pleine exploitation reste encore en chantier.

«Le big data est la nouvelle ressource naturelle du XXIe siècle. à l’instar des pierres précieuses ou du pétrole, les données doivent être exploitées pour trouver leur véritable valeur », explique Solomon Assefa, directeur de la recherche d’IBM en Afrique, qui s’enthousiasme de l’usage croissant du téléphone portable sur le continent.

De fait, les smartphones, ordinateurs, tablettes et autres interfaces en tout genre collectent aujourd’hui des masses d’informations trop volumineuses, désormais impossibles à analyser pour des capacités humaines, voire par des outils informatiques classiques. On entre alors dans le domaine du big data.

Un chiffre d’affaires de 150,8 milliards de dollars

Ces « données massives » représentent aujourd’hui une activité en pleine croissance. Elles auront généré un chiffre d’affaires de 150,8 milliards de dollars (128 milliards d’euros) à l’échelle mondiale en 2017, selon des estimations de l’International Data Corporation.

« En Afrique, l’éducation, la santé, l’agriculture et les transports sont les domaines majeurs dans lesquels le big data offre de grandes possibilités », observe Abdoul Seck, directeur de l’analyse des données chez Deloitte, qui précise que « le continent est en retard sur le sujet, Afrique du Sud, Nigeria ou Kenya mis à part ». Dans ces deux derniers pays, une étude d’IBM montrait qu’en 2014 seulement 40 % des entreprises tenaient compte du big data dans le développement de certains de leurs projets. La moyenne mondiale est de 51 %.

Collecte et analyse des données

Certaines applications existent déjà. IBM se concentre surtout sur les secteurs de la finance, de la gouvernance, de la santé, des écosystèmes urbains et de l’éducation. Le géant de l’informatique travaille sur les technologies d’inclusion financière, en analysant les informations brutes des smartphones pour des institutions comme Nedbank, en Afrique du Sud. L’objectif est de mieux définir le profil financier des futurs clients, non encore bancarisés, pour leur proposer les produits les mieux adaptés.

De son côté, Microsoft propose des outils d’agrégation de différents systèmes d’information et bases de données, déjà utilisés sur le continent par les entreprises Schlumberger et Sonangol, dans les secteurs aérien, pétrolier ou bancaire. « Les systèmes d’information des banques africaines sont parfois vétustes, isolés, non agrégés, explique Marc Israel, directeur de la technologie chez Microsoft. Les banques ne sont donc pas toujours en mesure de déceler les piratages. »

Beaucoup d’entreprises rechignent à vendre ou à partager leurs données inexploitées

Microsoft ou IBM se positionnent davantage sur l’analyse de ces informations que sur leur collecte. « IBM n’est pas un pourvoyeur de données. Nous nous concentrons sur la vente d’outils analytiques pour créer de la valeur à partir des données, qui restent détenues par nos clients », insiste Solomon Assefa.

Beaucoup d’entreprises rechignent à vendre ou à partager leurs données inexploitées. Mais les temps changent, et des partenariats sont en gestation entre Microsoft et Safaricom ou Airtel, deux grands collecteurs de mégadonnées à travers le continent.

Les opérateurs de télécommunications deviennent en effet incontournables, tant ils disposent d’énormes volumes de renseignements, à commencer par la géolocalisation des utilisateurs. « Ils sont en position de force pour trouver des applications et développer des partenariats avec d’autres grands générateurs de données comme Google ou Facebook », confirme Thomas Chalumeau, le directeur de la stratégie et du développement international Afrique et Moyen-Orient chez Orange.

Les échanges entre les  collecteurs de données et les analystes font de gré à gré, il n’existe pas de “marché” à proprement parler, ouvert et structuré

« La géolocalisation permet d’obtenir des données agrégées et anonymes sur les flux de population, qui sont très utiles pour éclairer les choix de localisation des investissements, pour implanter par exemple des stations-service, des routes ou des hôpitaux », détaille ce dernier.

Orange développe de nombreux projets dans ce secteur, notamment avec son programme Flux Vision, qui permet de convertir des milliers de données provenant du réseau mobile en indicateurs statistiques, afin d’analyser la fréquentation des zones géographiques, les déplacements de population, etc.

Malgré cette apparente complémentarité entre d’un côté des collecteurs de données et de l’autre des analystes, « les échanges se font de gré à gré, il n’existe pas de “marché” à proprement parler, ouvert et structuré », observe Abdoul Seck.

Manque d’infrastructures adaptées

La faiblesse de ces échanges s’explique d’abord par la nouveauté du secteur. Pour Thomas Chalumeau, « la capacité de monétisation du big data existe déjà en Afrique, notamment en Égypte, au Maroc, en Tunisie et, dans une moindre mesure, au Sénégal et en Côte d’Ivoire ».

Le retard relatif du continent dans ce domaine est aussi dû à un manque d’infrastructures adaptées. « L’analyse des mégadonnées nécessite une puissance de calcul importante. Or les centres de données sont souvent hébergés ailleurs [essentiellement en Irlande pour l’Afrique] », analyse Abdoul Seck.

L’enjeu de la sécurisation des données

Cette délocalisation des serveurs soulève des questions de souveraineté des données, une problématique encore mal appréciée. « Beaucoup de pays n’ont pas encore de loi sur la protection de ces informations », explique Marc Israel, qui note une légère avance des pays anglophones dans ce domaine, notamment au Rwanda, au Nigeria et au Kenya. Faute de cadre, « les États sont réticents à faire sortir les données de leur pays », reprend le spécialiste de Microsoft.

Pour leur donner confiance, Microsoft va ouvrir des centres de données en Afrique dès 2018, notamment à Johannesburg et au Cap. L’éditeur de logiciels s’associe à IBM et à Oracle pour sensibiliser les autorités publiques à cette problématique d’une voix commune.

L’enjeu se situe également du côté de la sécurisation des données. « L’accès à toutes ces informations pose des questions d’éthique » explique Nicolas de Cordes, vice-président marketing anticipation chez Orange. Il détaille les principes de l’opérateur sur cet aspect : « Ne pas permettre de retrouver un individu, protéger les données de nos activités et dans certains cas prendre en considération les sensibilités nationales. »

La formation autour de la gestion de l’information est très insuffisante sur le continent

L’opérateur dispose aussi de commandes à distance pour activer ou désactiver ses plateformes d’analyse en cas de crise. Il s’est également engagé dans une stratégie de développement de data centers sur le continent, au Cameroun, au Sénégal ou encore au Maroc. « Mieux vaut faire circuler les algorithmes que les données », appuie Nicolas de Cordes.

Reste ensuite à résoudre le manque de ressources humaines sur place. « La formation autour de la gestion de l’information est très insuffisante sur le continent » poursuit Abdoul Seck. « L’ensemble de nos clients et partenaires se plaignent du manque de compétences pour exploiter et se servir des outils. Résultat, beaucoup d’entreprises ont des masses d’informations qu’elles ne savent pas utiliser », déplore à son tour Marc Israel.

En attendant le développement d’applications commerciales et pour perfectionner leurs outils, certains groupes investissent dans des programmes de recherche et de développement basés sur le big data. En Afrique du Sud, Square Kilometer Array, sur lequel travaille IBM, doit devenir le radiotélescope le plus grand et le plus sensible jamais conçu.

En attente des retombées

De son côté, Orange développe en collaboration avec des États comme le Sénégal ou la Côte d’Ivoire un projet en faveur du développement baptisé D4D (Data for Development), qui comprend un programme de mesure de la pauvreté (basé sur le temps d’appel et le nombre de contacts des utilisateurs), du taux d’alphabétisation (qui s’appuie sur l’usage ou non des SMS) et de la santé.

L’opérateur participe également au projet Opal (Open Algorithms), soutenu par l’Agence française de développement et qui vise à utiliser les données des entreprises privées pour améliorer la définition et la mise en œuvre des politiques publiques.

« Pour le moment nous travaillons sans contrepartie, reconnaît Nicolas de Cordes. Mais il y a beaucoup de retombées possibles. Le calcul du taux d’alphabétisation et de la pauvreté est utile dans des perspectives d’études de marché et de développement commercial. Cela permet aussi à Orange de perfectionner sa compétence en matière de big data et d’enrichir notre relation avec les pays. Et si ceux-ci se développent, c’est gagnant-gagnant ! »

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