Dossier

Cet article est issu du dossier «Afrique du Sud : guerre de succession à la tête de l'ANC»

Voir tout le sommaire
Politique

Afrique du Sud : un fauteuil pour deux à la tête de l’ANC

Lors d’un meeting de Cyril Ramaphosa pour la direction de l'ANC, à Johannesburg, le 13 novembre. © MUJAHID SAFODIEN/AFP

Parmi les sept candidats à la succession de Jacob Zuma à la tête de l’ANC, deux favoris : Nkosazana Dlamini-Zuma et Cyril Ramaphosa. La conférence du parti, qui se tiendra du 16 au 20 décembre, sera le théâtre de leurs règlements de comptes.

Le moment de la grande explication a enfin sonné. Après des années d’affrontement larvé, les deux factions qui se disputent la succession de Jacob Zuma à la présidence du Congrès national africain (ANC) vont régler leurs comptes, du 16 au 20 décembre, dans le vaste centre d’exposition de Nasrec, près de Johannesburg.

Il y a d’abord le vice-président, Cyril Ramaphosa, 65 ans. Homme pragmatique et habile, il fut, au cours de sa sinueuse carrière, tout et son contraire : syndicaliste hostile au régime de l’apartheid dans les années 1980, cadre de l’ANC durant la décennie suivante, puis homme d’affaires avisé devenu richissime (42e fortune du continent en 2015, avec 450 millions de dollars, selon le magazine américain Forbes).

Héritage

Face à lui, l’ancienne présidente de la Commission de l’Union africaine (UA) Nkosazana Dlamini-Zuma, 68 ans. Femme politique pure et dure, elle a été ministre sans interruption pendant dix-huit années et bénéficie du soutien du président sortant, Jacob Zuma, son ex-mari (ils ont divorcé en 1998). Plus dogmatique, elle incarne une forme de continuité avec l’héritage de la lutte contre l’apartheid en s’appuyant sur l’appareil du parti.

Quelque 3 000 journalistes ont été accrédités

Auprès d’une base encore galvanisée par le sentiment anti-impérialiste, c’est un avantage. Contrairement à Ramaphosa, elle fait partie des « exilés », les militants qui ont quitté l’Afrique du Sud de l’apartheid dans les années 1960 et 1970 pour le combattre de l’extérieur, y compris militairement. Les liens forgés à cette époque, dans l’adversité, créent aujourd’hui encore une solidarité au sein de cette génération.

Pour arbitrer ce match, plus de 5 000 délégués vont devoir trancher. Quelque 3 000 journalistes ont par ailleurs été accrédités. Un record à la mesure des enjeux. L’avenir du pays le plus industrialisé du continent va en effet se jouer pendant ces quatre jours. Après des années de stagnation sous la présidence de Jacob Zuma (le pouvoir d’achat des Sud-Africains baisse même depuis 2014), le nouvel élu aura la difficile mission de redresser la nation Arc-en-Ciel. Il sera automatiquement le candidat du parti aux élections de 2019.

Et même si le parti de la libération a connu un déclin relatif dans les urnes ces dernières années, il reste une redoutable machine à gagner. Il a certes enregistré le plus mauvais score de son histoire lors des municipales de 2016, mais, avec 54 % des voix, il garde une marge considérable sur l’Alliance démocratique, deuxième avec 27 % des voix.

Fin de la dynastie Zuma ?

À quelques jours de l’ouverture de la conférence, Ramaphosa semblait disposer d’une légère avance dans la course : il a été désigné publiquement candidat favori par la majorité des « branches » (sections locales) : 1 862 pour lui, contre 1 309 pour Dlamini-Zuma. Cela n’est en rien une garantie : ces branches ont un poids variable en fonction du nombre de leurs membres.

Pendant des années, Jacob Zuma a intimidé tous ceux qui remettaient en question son autorité

Ce qui compte, surtout, c’est donc de séduire les plus influentes. Par ailleurs, Dlamini-Zuma est soutenue par plusieurs « ligues » du parti : celles des jeunes, des femmes et des vétérans de guerre, qui représenteront environ 10 % du corps électoral.

Mais ce soutien majoritaire exprimé en faveur de Ramaphosa est, en soi, un basculement, et le signe que la peur a peut-être changé de camp. Pendant des années, Jacob Zuma a en effet intimidé tous ceux qui remettaient en question son autorité.

C’est ainsi que lors du précédent congrès, à Mangaung, en 2012, son rival, le vice-président d’alors, Kgalema Motlanthe, ne s’est déclaré que très tardivement. Il avait préféré laisser ses soutiens faire campagne pour lui, et ces derniers ne l’ont fait que timidement. Conséquence : Zuma a remporté une victoire écrasante, avant d’éjecter sans ménagement son adversaire des instances dirigeantes.

La patience de Ramaphosa

C’est à cette époque que, pour le remplacer, Zuma désigne à la vice-présidence un certain Cyril Ramaphosa. Il ne se doute pas, alors, que ce dernier peut devenir un candidat sérieux pour lui succéder. C’était oublier le passé de cet homme politique madré. Ramaphosa fut en effet le cofondateur et le premier secrétaire de l’Union nationale des mineurs (NUM), en 1982, devenue l’un des principaux syndicats du pays. À ce poste, il a mené de gigantesques grèves destinées à saper le gouvernement de l’apartheid.

Alastair Grant/AP/SIPA

Après la libération de Nelson Mandela, en 1990, ce dernier appelle Ramaphosa à ses côtés pour négocier la fin du régime blanc. Madiba en avait même fait son favori pour lui succéder. Mais tout Mandela qu’il fut, il n’a pas pu – ou pas voulu – l’imposer à un parti qui a préféré privilégier ses militants historiques. Dépité, Ramaphosa se lance alors dans les affaires. Aidé par les lois sur « l’émancipation économique des Noirs » – et peut-être aussi par son réseau au sein de l’ANC –, il fera fortune.

Son mot d’ordre pour cette campagne interne : la lutte contre la corruption

Après son grand retour sur le devant de la scène, en 2012, il retrouve ses talents de politique. Face à Zuma, il avance subtilement ses pions. Sans le défier ouvertement, il a progressivement pris ses distances. Ces derniers mois, alors que le président est de plus en plus accablé par les affaires, il n’hésite plus à prôner la rupture. Son mot d’ordre pour cette campagne interne : la lutte contre la corruption.

Cette promesse et l’espoir de changement qu’il incarne ont fini par rassembler autour de lui une coalition particulièrement hétéroclite, du Congrès des syndicats sud-africains (Cosatu) aux dirigeants des grandes entreprises, qui voient en lui le moyen de sortir le pays de la gabegie. Les seconds espèrent notamment qu’il engagera des réformes pour dynamiser le marché du travail, qui leur permettront de licencier plus facilement… S’il parvient à être élu, ses talents de négociateur ne seront pas de trop pour concilier des intérêts aussi contradictoires.

Failles

À lire une bonne partie de la presse libérale sud-africaine, ce serait presque déjà chose faite. Ramaphosa est, explique-t-elle, le meilleur candidat pour le parti, en vue des élections de 2019. Cela devrait amener les délégués de l’ANC à le choisir pour enrayer l’érosion du parti dans les urnes. Ce raisonnement comporte toutefois de sérieuses failles.

La promesse, virtuelle, d’une victoire électorale plus large en 2019 pèse peu face à celle d’obtenir ou de conserver un poste lucratif en soutenant la bonne personne

D’abord parce que les nombreux soutiens de Nkosazana Dlamini-Zuma seront difficiles à convaincre. Ensuite parce que l’ANC n’est pas une simple écurie dont le but serait de sélectionner le meilleur cheval avant une course. C’est un ancien parti révolutionnaire et clandestin d’inspiration marxiste, qui en a gardé une idéologie et des comportements : la discipline de parti, le secret, voire la paranoïa, vis-à-vis de toute infiltration extérieure, réelle ou supposée. Ce qui se passe dans ses rangs reste donc opaque.

Des réseaux clientélistes s’y sont en outre développés sous l’ère Zuma. Or la promesse, virtuelle, d’une victoire électorale plus large en 2019 pèse peu face à celle d’obtenir ou de conserver un poste lucratif en soutenant la bonne personne.

Jacob Zuma, l’incarnation du mal

Une région illustre parfaitement cette opacité et la difficulté à faire des prédictions : le Mpumalanga. Lors de la précédente conférence de l’ANC, en 2012, cette province rurale avait joué un rôle marginal. Cinquième province du parti par son nombre de militants, elle était très loin derrière ses places fortes traditionnelles, le Kwazulu-Natal (majoritairement favorable à Nkosazana Dlamini-Zuma) et le Cap-Oriental (la province d’origine de Mandela, qui soutient aujourd’hui Ramaphosa).

Or en l’espace de cinq ans elle est mystérieusement devenue la deuxième fédération la plus importante du parti, doublant le Cap-Oriental, pourtant nettement plus peuplé. Cela la place en position de faiseuse de rois. Et il est très difficile de savoir pour qui elle penchera. Nkosazana Dlamini-Zuma y a obtenu davantage de soutiens que son rival, mais la majorité de ses sections a refusé de se prononcer pour l’un ou l’autre des candidats.

Themba Hadebe/AP/SIPA

En tout cas, Dlamini-Zuma sait nager dans les eaux troubles du parti. Elle est l’un des rares ministres du gouvernement de Nelson Mandela de 1994 (elle était alors ministre de la Santé) à avoir survécu à tous les changements à la tête de l’État. Sous Mbeki, elle fut ministre des Affaires étrangères, puis ministre de l’Intérieur sous Zuma, avant d’être désignée pour prendre la présidence de la Commission de l’UA. Son bilan, critiqué à Addis-Abeba, n’aura pas de conséquence dans cette course, car les militants sont davantage préoccupés par la politique intérieure.

Consciente que ses liens avec Jacob Zuma pourraient lui jouer des tours – il est devenu l’incarnation du mal qui ronge le parti –, Dlamini-Zuma a entrepris de prendre ses distances. Il est « malhonnête et malveillant » de relier sa campagne à Jacob Zuma, a-t-elle affirmé, après s’être même déclarée favorable à une enquête sur l’influence des Gupta, cette fratrie de milliardaires indiens très proches de son ex-mari.

Paradoxalement, le soutien du président sortant reste son meilleur atout. Sa maîtrise de l’appareil, qu’il a façonné pendant une décennie, demeure sans équivalent. Et il ne quittera pas son fauteuil sans mener un dernier combat.

 

Fermer

Je me connecte