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Finance : pourquoi les groupes internationaux renoncent à l’Afrique ?

Par - à Yaoundé

Barclays a cédé sa filiale égyptienne et largement réduit ses parts dans Barclays Africa. © Waldo Swiegers/Bloomberg via Getty Images

Bousculés par les banques panafricaines et à la recherche de marchés plus importants et moins risqués, les établissements occidentaux réduisent leur exposition sur le continent.

Revirement stratégique de Banque populaire et de Caisse d’épargne (BPCE) en Afrique. Le 7 novembre, le conseil de surveillance du deuxième groupe bancaire français autorisait François Pérol, le président de son directoire, à rechercher un ou plusieurs partenaires financiers et/ou industriels pour développer ses filiales continentales. Cinq établissements où BPCE International est actionnaire de référence, à savoir Banque des Mascareignes (Maurice), BMOI (Madagascar), BTK (Tunisie), Bicec (Cameroun) et BCI (Congo-Brazzaville), totalisant près de 2,8 milliards d’euros d’actifs, seront ainsi touchés.

Même si elle a de quoi inquiéter les gouvernements des pays concernés et, surtout, les quelque 2 000 employés qui pourraient l’assimiler à un désengagement du continent, la décision a été mûrie en interne.

Culture mutualiste

« Depuis un an, nous avons mené une revue stratégique de la banque de détail en Afrique. Du côté des perspectives, nous sommes plutôt positifs. Notre modèle de développement est sain et fondé sur la clientèle des grandes entreprises et les particuliers haut de gamme. Mais la conjoncture est difficile, et il peut y avoir des accidents de parcours. Nos banques sont reconnues, le modèle économique est viable, mais, pour réussir le développement en Afrique, nous avons conclu qu’il fallait s’appuyer sur un partenariat solide, bien connu, local, pour mettre au point un projet plus ambitieux et plus proche du client et des économies », expose Jean-Pierre Levayer, le directeur général de BPCE International.

« Nous avons eu du mal à développer notre présence comme prévu. Nous ne sommes peut-être pas les mieux placés » reconnaît le DG, Jean-Pierre Levaye

Le groupe mutualiste tient toutefois à boucler l’opération avant la fin de son plan stratégique 2018-2021, tout en gardant l’ensemble des options sur la table : une vente de toutes ses parts ou une dilution à la faveur de l’entrée d’un partenaire.

Ce choix s’apparente aussi à un aveu. « Nous avons eu du mal à développer notre présence comme prévu. Nous ne sommes peut-être pas les mieux placés », reconnaît le directeur général. Ce que confirme un banquier africain : « À la différence d’autres groupes français, BPCE, par sa culture mutualiste, souffre d’une absence de vivier de cadres internationaux connaissant bien les implantations africaines. »

Désengagement

BPCE est le dernier groupe international en date à vouloir baisser pavillon dans la banque de détail sur le continent. « Force est de constater que nous sommes les seuls avec Standard Chartered à nous intéresser encore à l’Afrique », tranche Alexandre Maymat, le responsable de la région Afrique-Asie-Méditerranée et Outre-Mer de Société générale.

Depuis deux ans, le français BNP Paribas négocie la cession des 47 % de parts qu’il détient à la Banque internationale pour le commerce et l’industrie du Gabon (Bicig). L’année 2016 a également été riche en annonces. En octobre, le britannique Barclays trouvait un accord avec le marocain Attijariwafa Bank pour la vente de sa filiale égyptienne. En juin, l’égyptien Commercial International Bank reprenait la filiale locale de l’américain Citibank, qui avait considérablement réduit ses activités sur le segment retail depuis le début de la crise financière de 2008.

A défaut de se désengager totalement, d’autres grandes banques essaient de réduire la voilure dans leurs opérations africaines. C’est le cas de Barclays, qui en mai a réduit sa participation dans Barclays Africa à 23,38 % (contre 50,1 % au 30 juin 2016).

« Mobile Banking »

Dans un contexte de surveillance renforcée, le bénéfice de conserver un réseau panafricain n’est pas évident pour les groupes internationaux. « La rentabilité dégagée par rapport au produit net bancaire est marginale. En revanche, le risque de réputation à gérer pour justifier une présence est élevé », analyse Olivier Noël, le directeur de la succursaxle parisienne de First Bank of Nigeria (FBN).

La montée en puissance, depuis plus de deux décennies, des groupes panafricains n’est pas étrangère à ce repli

A cela s’ajoute l’émergence sur le continent d’un nouveau modèle de banque de détail qu’ils ont du mal à intégrer. « L’introduction du mobile banking, du fintech et l’exploration par la concurrence de nouveaux territoires, comme la banque islamique, ont pris nombre d’entre eux de court. Par ailleurs, l’analyse du risque en Afrique, avec de fortes asymétries d’information, les désoriente », ajoute Dhafer Saidane, professeur à la Skema Business School, prestigieuse école française.

Certaines normes prudentielles pourraient aussi expliquer l’attitude des groupes internationaux à l’égard de l’Afrique. « Avec Bâle III, qui exige un renforcement des fonds propres, les grands groupes ont été obligés de réduire leurs activités de haut de bilan, grandes consommatrices desdits fonds, à l’international. Cela s’est traduit par un retrait dans la banque d’affaires en Europe centrale et une réduction de l’activité dans la banque de détail en Afrique », souligne l’économiste.

Groupes panafricains

La montée en puissance, depuis plus de deux décennies, des groupes panafricains n’est pas étrangère à ce repli. « Nous assistons à une sorte d’effet d’éviction des étrangers par les acteurs locaux. En dépit des défis énormes auxquels elles sont confrontées, les banques panafricaines sont dans l’innovation permanente », tranche-t-il.

Ces dernières ont progressivement rogné certains domaines qui constituaient la chasse gardée des banques étrangères. C’est le cas du financement du commerce. Sur ce plan, les banques africaines ont entre-temps fait leurs preuves. « Elles disposent de comptes en devises – ce qui était loin d’être le cas il y a deux décennies – et répondent parfaitement aux besoins de leurs clients sur l’import-export. En outre, les marges des banques sur ce volet se sont considérablement amoindries du fait de la concurrence, qui va en s’accentuant », soutient Olivier Noël.

La pression exercée par les autorités explique aussi la frilosité qui s’est emparée de certains grands groupes. En témoigne l’amende record de 6,5 milliards d’euros que la justice américaine a infligée en 2014 à BNP Paribas, coupable à ses yeux d’avoir facilité certaines opérations en dollars (vente du pétrole, entre autres) du Soudan, de l’Iran et du Cuba. Ces pays étaient alors sous embargo.

Un souci qui les renvoie à un problème de conformité. « Désormais, une grande banque désireuse de participer à une grosse opération commerciale se voit imposer une série d’évaluations pour peu qu’elle dispose d’une succursale dans une « zone rouge », où figurent certains pays indésirables, notamment africains », ajoute le banquier.

Contraintes

Ces mêmes contraintes de conformité se manifestent à travers le phénomène de de-risking (réduction des risques), une pratique à laquelle se livrent les banques européennes et américaines sous la pression des régulateurs afin de lutter contre le terrorisme et le blanchiment d’argent. Elle a un impact sur la correspondance bancaire.

En 2013, Barclays met un terme à ses relations avec la banque Dahabshiil. Ce qui contraint la californienne Merchant Bank à stopper aussi sa correspondance bancaire, rompant ainsi tout lien financier entre les États-Unis et la Somalie. En raison de soupçons de blanchiment de capitaux, l’allemand Deutsche Bank vient de clôturer les comptes de la Banque nationale du Kenya (NBK).

« Le problème ne se pose pas pour les établissements panafricains faisant partie des grands réseaux, leurs comptes chez les géants mondiaux sont toujours assurés pour leurs opérations dans le monde. Mais il en va tout autrement pour les banques locales. La supervision des banques internationales sur des opérations douteuses est telle qu’elles sont constamment obligées d’arbitrer entre le risque et la rentabilité », note Olivier Noël.

Des groupes panafricains ont étendu leur maillage hors de l’Afrique, en s’implantant dans certaines places comme Londres, Dubaï, Paris ou Pékin

Ce dernier nourrit une inquiétude particulière par rapport à la menace que le retrait de Citibank fait planer sur les transferts en dollars. « La compensation dans cette devise sur ce type d’opérations s’effectue par une banque ayant reçu des agréments pour ce faire. Si la Citi réduit ou coupe ses lignes, ce ne sont pas les banques africaines qui vont combler ce vide », rappelle-t-il.

Pour ne pas dépendre des groupes occidentaux pour leur correspondance bancaire, les établissements panafricains comme Attijariwafa Bank ou Afriland First Group ont élargi leur horizon dans ce domaine, notamment avec des partenaires chinois. Certains ont étendu leur maillage hors de l’Afrique, en s’implantant dans certaines places comme Londres, Dubaï, Paris ou Pékin. « Ces différentes filiales jouent aussi le rôle de correspondant bancaire d’autres banques du continent », résume Ibrahima Diouf, directeur général d’Ecobank International.

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