Statut de Jérusalem : la « réalité » selon Trump

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Professeur de philosophie à l’université de Paris-Est-Créteil

Un manifestant brûle une photo de Donald Trump, à Ramallah, le jeudi 14 décembre 2017. © Nasser Nasser/AP/SIPA

En reconnaissant Jérusalem comme capitale d'Israël, mercredi 6 décembre, Donald Trump a provoqué une vague de colère au Moyen-Orient qui ne se calme pas. Ce vendredi 15 décembre, à nouveau, le Hamas a appelé à des manifestations. Professeur de philosophie à l'université de Paris-Créteil, Ali Benmakhlouf interroge le rapport du président des États-Unis à cette « réalité » qu'il invoque pour asseoir sa décision.

Avec la décision de Trump de transférer l’ambassade américaine à Jérusalem et de reconnaître cette ville comme capitale de l’État d’Israël, on assiste une fois encore à des prétextes et à des justifications fallacieuses : le raisonnement qui consiste à déduire une décision politique d’un état de fait, d’une « réalité », n’a aucune validité.

Trump et ceux qui, dans le gouvernement israélien, manifestent leur satisfaction vis-à-vis de sa décision utilisent ce raisonnement au mépris du droit : il n’y aurait, selon eux, qu’à entériner le fait que le gouvernement israélien est bien là, à Jérusalem, il n’y aurait qu’à se soumettre à « la réalité », c’est-à-dire l’annexion de la ville par l’État israélien, puis la déclaration du fait que la ville est « indivisible ».

La décision américaine

Il faut peut-être rappeler que le droit n’est jamais justifié par les faits. Quelle que soit la réalité qu’ils englobent, les faits ne justifient rien. Sinon le combat pour les libertés n’aurait jamais fait de pas significatifs : où en serait le droit de vote des femmes sans les revendications des suffragettes, où en serait-il si l’on ne prenait comme mesure du droit que le fait qui les excluait du vote, « la réalité » qui les excluait de la participation politique ? Un droit ne cesse pas d’être un droit parce qu’il n’est pas appliqué. Au contraire, il donne alors plus de raisons de lutter pour son application.

Ce président continue à braver les peuples et les États du monde

Trump est devenu coutumier du divorce entre la politique politicienne qu’il a mise en place depuis un an et le droit international. Il s’est déjà illustré dans le cas de l’accord de Paris sur le climat et dans celui des accords avec l’Iran sur le développement de son programme nucléaire en retirant unilatéralement son pays d’engagements pris antérieurement.

Ce président continue à braver les peuples et les États du monde et semble penser que la puissance américaine suffit à lui faire prendre des décisions où les autres n’ont aucune part. En fragilisant le droit international, droit qui n’a jamais entériné l’occupation israélienne de Jérusalem, il prend le risque incalculable d’embraser un peu plus la région du Moyen-Orient. Le Hamas a déjà appelé à une nouvelle intifada.

Affaiblir un peuple

La résolution de l’ONU de 1947 prévoit la création d’un État palestinien et celle d’un État d’Israël. Cet accord n’a pas seulement de valeur déclarative, il a le statut de principe de droit.

On pourrait même dire que celui-ci sert directement ses objectifs : rendre plus fragiles les Palestiniens en les radicalisant

La décision de Donald Trump fait rétrograder les principes de droit au niveau de déclarations de droit ; elle vise même à leur ôter toute portée juridique en entérinant le fait de l’occupation : « la réalité » au mépris du droit. Elle envoie un signe inquiétant à la région en attisant les conflits et en se situant sur le seul plan de la force. La force appelle la force comme, a contrario, la bonne foi appelle la bonne foi.

De manière cynique, certains pourraient dire que Donald Trump et le gouvernement de la droite dure actuelle en Israël ne cherchent aucunement la paix et ne sont pas particulièrement gênés par le maintien du conflit. Quand une puissance – ici Israël et les États-Unis de Trump – possède le pouvoir, le conflit ne lui fait pas peur. Elle vit même du maintien du conflit. On pourrait même dire que celui-ci sert directement ses objectifs : rendre plus fragiles les Palestiniens en les radicalisant.

Faire durer le conflit

Trump et le chef du gouvernement israélien auront beau jeu de qualifier les réactions palestiniennes d’extrémistes, il n’en reste pas moins que cette décision se situe sur le plan de la seule force hégémonique d’une grande puissance et prend le pari regrettable de donner longue vie au conflit actuel à deux parties aux pouvoirs inégaux.

Il n’est pas sûr que disposer de la force et avoir le souhait de maintenir indéfiniment le conflit soient une situation enviable pour l’État d’Israël

Mais il n’est pas sûr que disposer de la force et avoir le souhait de maintenir indéfiniment le conflit soient une situation enviable pour l’État d’Israël. En ne mesurant pas la force à ses conséquences potentielles, en l’isolant comme une force pure, le président des États-Unis prend une décision aveugle, arrogante et dommageable pour la paix dans le monde.

Quand une puissance possède le pouvoir, le conflit ne lui fait pas peur.

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