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"Cet article est issu du dossier" «Tunisie : le prix de la liberté»

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La Tunisie en panne de stratégie économique

par

Alain Faujas est spécialisé en macro-économie (mondiale et tous pays) ainsi qu'en politique intérieure française.

Béji Caïd Essebsi, le 29 novembre 2016, au palais des Congrès de Tunis, à l’issue de la cérémonie d’ouverture de la conférence Tunisia 2020. © SOURCE : Ministère de l’Industrie et des PME/APII, septembre 2017

Le projet de budget 2018 est révélateur des travers du pilotage économique du pays, qui empêchent ce dernier de repartir de l’avant. Car le coût de la lutte antiterroriste n’explique pas tout. Décryptage.

Tout le monde sait qu’en Tunisie la croissance souffre de langueur. Tombée à 1 % en 2016, elle devrait remonter au moins à 2,3 % cette année et frôler les 3 % en 2018. Trop peu pour résorber un chômage de masse, dont le taux atteint 30 % chez les jeunes diplômés et 22,7 % chez les femmes.

Tout le monde sait que les déficits budgétaire et commercial persistants obligent le gouvernement à emprunter lourdement et que la dette publique devrait tourner autour de 70 % du produit intérieur brut (PIB) cette année, contre 45 % en moyenne de 2010 à 2014. Le dinar a perdu 18 % de sa valeur face au dollar entre mai 2016 et avril 2017. L’inflation avoisine les 5 % en moyenne annuelle.

Tout le monde sait que la situation n’est pas brillante non plus du côté des entreprises et que le secteur informel représente la moitié de l’économie.

En juin, le Fonds monétaire international (FMI) a débloqué 314,4 millions de dollars, correspondant à la deuxième tranche de son programme en cours avec la Tunisie, mais en accompagnant cette aide d’un rapport dans lequel il souligne des périls et préconise des remèdes de bon sens.

Zigzags

Il s’agit d’abord de ramener le déficit budgétaire à 3 % et, en matière de dette, de ne pas aller au-delà du pic de 72 % du PIB attendu pour 2018. Ce qui veut dire, côté dépenses, contenir les revendications salariales et réduire les effectifs de la fonction publique (lire p. 73), reporter l’âge de la retraite, contraindre les entreprises publiques (toutes déficitaires) à une meilleure gestion, maîtriser le trou de la sécurité sociale, réduire les subventions aux carburants et aux produits de première nécessité (sauf pour les plus défavorisés) et lutter contre la corruption. Côté recettes, le FMI juge qu’il convient d’augmenter la TVA sur les biens de consommation, le prix de l’électricité et du gaz, les taxes sur l’alcool, le tabac et les voitures. Il demande un élargissement de l’assiette fiscale.

Repères macroéconomiques. © Autorités tunisiennes et FMI, juillet 2017

Le projet de budget 2018 donne l’impression de slalomer entre ces conseils de rigueur, la perspective des élections à venir et les dissensions de la coalition gouvernementale fondée sur l’accord de Carthage (texte signé le 13 juillet 2016 par les partis politiques et organisations ayant pris part à la deuxième phase du Dialogue national, qui a rendu possible la formation du gouvernement d’union de Youssef Chahed). On y trouve des mesures de rigueur. Citons pêle-mêle : hausse de 10 points de l’impôt sur les sociétés dans 7 secteurs, contribution conjoncturelle des banques et des assurances, hausse de 1 point de la TVA, augmentation des droits de douane, hausse de la taxe sur les assurances et de celle sur la consommation de produits jugés non essentiels, création d’une taxe de nuitée hôtelière…

Le projet présente cependant un volet plus généreux : hausse de 3 % du salaire des fonctionnaires, trois ans d’exemption d’impôt pour les nouvelles entreprises, exonération des cotisations sociales pour les emplois créés dans les zones déshéritées du Sud et de l’Ouest, pas ou peu de réduction des subventions aux produits pétroliers ou alimentaires, rien sur les déficits des entreprises publiques.

Esquisse budgétaire

Au bout du compte, le résultat n’est pas fameux. Le budget 2018 demeurerait en hausse de 4,3 %, l’inflation oscillerait entre 5 % et 6 %, le déficit progresserait une fois de plus de 4,9 %… Et il n’est pas sûr que les bonnes récoltes d’olives et de dattes qui s’annoncent et le dynamisme des industries mécaniques suffisent à faire respecter ce budget.

Il ne faut pas trop compter non plus sur les 17,5 milliards de dollars promis fin novembre 2016 par les bailleurs publics et les investisseurs privés lors de la conférence Tunisia 2020 : le FMI prévoit qu’il n’en arrive que la moitié et, de plus, à petite vitesse…

L’esquisse budgétaire est d’autant moins crédible que le monde patronal réuni au sein de l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat (Utica) est vent debout contre elle, alors que le gouvernement affirme l’avoir associé à son élaboration. Le patronat parle de matraquage fiscal qui réduirait les recettes espérées, car il pousserait les entrepreneurs à se réfugier dans l’informel pour y échapper. « Nous allons nous retrouver coincés entre le marteau des impôts et l’enclume des mouvements sociaux », dénonce-t-il en brandissant la menace d’une grève du secteur privé.

Le projet risque d’être donc mis en pièces au Parlement, sous la poussée conjuguée des entrepreneurs et des différents partis politiques, qui, à l’approche des municipales, voudront caresser l’électorat dans le sens du poil. Il y a gros à parier que les zigzags (entre rigueur et relance) et les expédients (pour ne mécontenter personne) vont se poursuivre.

Au petit bonheur

Exemple d’incohérence : la Banque centrale a renoncé à inscrire les véhicules et les préservatifs sur la liste des produits non nécessaires, car cela aurait obligé leurs importateurs à consigner l’équivalent de la valeur de ces produits et leur aurait causé un important surcoût. Certes, il était illogique de pénaliser deux produits qui ne sont pas fabriqués en Tunisie, mais il aurait fallu y penser avant. Cette gouvernance économique semble dépourvue de boussole. Les autorités acceptent du bout des lèvres les conseils du FMI et, quand les mesures leur semblent douloureuses, rusent avec les promesses qu’elles lui ont faites. Elles manient au petit bonheur l’accélérateur et le frein, effrayées par le risque de grogne sociale, puis par le risque de faillite. Faudra-t-il que, pour éviter la catastrophe, la Tunisie soit contrainte de faire marcher la planche à billets, comme l’Algérie aux abois ?


Investissements en Tunisie, dans le service et dans l'industrie, pour septembre 2017. © Ministère de l’industrie, de PME/APII, septembre 2017


Pas de quoi rassurer les investisseurs, pas de quoi créer des emplois, pas de quoi redresser les comptes publics. La seule solution raisonnable serait d’élaborer une loi de finances pluriannuelle, à laquelle seraient associées l’Utica et l’Union générale tunisienne du travail (UGTT). Il y aurait enfin un cap intelligible, fixé avec le concours des représentants patronaux et salariés, qui devraient prendre leurs responsabilités face aux mesures de rigueur au lieu de se renvoyer la balle.

Ils ne seront pas trop de trois (politiques, patronat et syndicats) pour combattre la fraude fiscale et la corruption, éviter les grèves suicidaires dans le phosphate ou ramener la masse salariale de la fonction publique à des niveaux raisonnables. L’union a fait la force pour tirer la Tunisie de la crise politique. Elle doit être renouvelée. Ce n’est plus d’un prix Nobel de la paix dont le pays a besoin, mais d’un prix d’excellence économique qui le remette sur les rails.


Le FMI juge la masse salariale « insupportable » dans la fonction publique

Dans un rapport publié au mois de juillet, le FMI désigne la masse salariale de la fonction publique comme l’une des principales causes de la dérive ininterrompue des déficits budgétaires depuis la chute de Ben Ali.

La paie des quelque 700 000 fonctionnaires représentait 10,7 % du produit intérieur brut (PIB) tunisien en 2010, mais 14,5 % en 2016. Elle menace d’atteindre les 15 % en 2018. Rapportée au PIB, la masse salariale publique tunisienne est la troisième parmi les pays émergents. Accords salariaux locaux et recrutements incontrôlés l’ont portée à un niveau insoutenable, lit-on dans le rapport.

En 2016, elle absorbait la moitié des dépenses publiques, les deux tiers des recettes fiscales et représentait trois fois l’investissement public. Le parti Ennahdha porte une large part de responsabilité dans cette situation, mais les gouvernements successifs n’ont pas fait grand-chose pour résister à la pression des syndicats et aux tentations électoralistes…

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