Épitaphe pour Mugabe

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Béchir Ben Yahmed a fondé Jeune Afrique le 17 octobre 1960 à Tunis. Il est président-directeur général du groupe Jeune Afrique.

Des sympathisants défilent tenant des affiches du président Emmerson Mnangagwa, lors de son inauguration dans la capitale Harare, au Zimbabwe, le 24 novembre 2017. © Ben Curtis/AP/SIPA

Le psychodrame aura duré du mercredi 15 au mardi 21 novembre, soit une semaine pleine. Avec pour théâtre Harare, capitale du Zimbabwe, et, dans le rôle du personnage principal, Robert Mugabe, 93 ans, dont cinquante comme, successivement, combattant de la liberté, Premier ministre et président-dictateur de son pays.

Les péripéties de ce psychodrame, ses rebondissements ont tenu en haleine beaucoup d’entre vous toute la semaine.

La démission de Robert Mugabe de ses fonctions de président de la République, au soir du 21 novembre, a été tardive. Les militaires, auteurs d’un coup d’État qui ne voulait pas dire son nom, l’ont obtenue au forceps. Mais elle referme le moins mal possible un interminable chapitre de l’histoire d’un pays africain de 16 millions d’habitants qui s’est considérablement appauvri sous la férule de Mugabe : son revenu annuel par tête est tombé au-dessous de 1 000 dollars, l’inflation est hors de tout contrôle et l’espérance de vie est l’une des moins élevées de l’Afrique et du monde.

« Compte tenu de son âge et de la durée de ses fonctions, même s’il est l’objet du respect et de l’adulation de beaucoup d’Africains, Robert Mugabe doit quitter le pouvoir. Mais dans la dignité. » Ce souhait du président de la Côte d’Ivoire, Alassane Ouattara, a été satisfait.

Si Dieu lui prête vie, Robert Mugabe aura 94 ans en février prochain : il vient de quitter la scène et mérite donc une épitaphe politique.

Je vous donne ci-dessous la mienne, en m’efforçant de vous épargner ce que vous avez déjà lu ou entendu.

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1) Pourquoi le destin de Robert Mugabe a-t-il intéressé à ce point la majorité des Africains ? Pourquoi ont-ils voulu sa chute mais s’en sont émus ? Parce que ce libérateur, qui s’est mué en dictateur, plongeant ses concitoyens dans la misère, en en forçant un grand nombre à l’exil, leur rappelle par certains traits d’autres grands dirigeants qui ont laissé une trace.

Il y a en lui du Sékou Touré et du Nasser, qui ont été, comme lui, des hommes de rupture. Ils ont su se faire les hérauts de « non » retentissants, ont libéré leur pays du colonialisme et lui ont évité le néocolonialisme.

Ils ont été détestés et dénigrés par l’Occident, qui les a combattus, et applaudis par les « damnés de la terre ».

Tous les trois ont voulu mourir au pouvoir. Tous les trois ont échoué lamentablement sur le plan économique, laissant leurs concitoyens dans le dénuement et l’arriération.

Nous avons vu les Zimbabwéens se réjouir bruyamment du départ de Mugabe, persuadés qu’ils vont vers des lendemains qui chantent. Ils ignorent, les malheureux, que, dans le meilleur des cas et même s’il est très bien gouverné, leur pays mettra vingt ans à se relever et à retrouver le niveau de développement que la mauvaise gestion de Mugabe et de ses hommes lui a fait perdre.

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2) En Robert Mugabe, il y a aussi du Hosni Moubarak : président de l’Égypte pendant trente ans, ce dernier a perdu le pouvoir en 2011 parce que l’armée, qui l’y avait installé, n’a pas supporté l’idée qu’il fasse de son fils son successeur – et l’a lâché.

Au Zimbabwe, le général Constantino Chiwenga, chef de l’armée, a constaté que Robert Mugabe était devenu le jouet de sa femme. La révocation par Mugabe de son vice-président, Emmerson Mnangagwa, a été considérée par les militaires comme le geste de trop, qu’ils ne pouvaient ni supporter ni laisser passer.

Constantino Chiwenga et Emmerson Mnangagwa : deux noms à retenir, car ce sont les artisans de la chute de Mugabe et deux maîtres du Zimbabwe post-Mugabe. Mais, soyez-en sûrs, l’un écartera l’autre.

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3) En Robert Mugabe, le libérateur de son pays, il y a aussi du Bourguiba. « Combattant suprême » de la Tunisie, Habib Bourguiba a imposé son pouvoir personnel, avant de s’arroger en 1975 le titre de « président à vie ». Il a fini ses jours en prisonnier de celui qui l’a renversé : Zine el-Abidine Ben Ali.

Les chefs d’exécutif qui ont eu le courage de partir assez tôt se comptent sur les doigts d’une main

C’est d’ailleurs avec ce dernier que Robert Mugabe a partagé une particularité qui leur a été fatale : l’un et l’autre sont tombés sous l’influence de leurs épouses respectives, toutes les deux jeunes, aimant l’argent et les bijoux, ambitionnant le pouvoir…

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4) À ce stade de mon épitaphe, il me plaît de citer deux appels à la sagesse de l’un des plus grands hommes politiques du XXe siècle : le général Charles de Gaulle.

Après avoir contribué à libérer la France de l’occupation nazie, il lui a obtenu une place parmi les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale. Et si la France est aujourd’hui membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU et une puissance nucléaire, c’est à lui qu’elle le doit.

De Gaulle a appliqué à lui-même ce qu’il recommandait aux autres, donnant ainsi le bon exemple.

« La vieillesse est un naufrage », a-t-il dit, visant le maréchal Pétain, qui, à 84 ans, a cru possible de prendre le pouvoir dans un pays occupé par les Allemands et s’est noyé dans une fonction au-dessus des moyens d’un vieillard.

N’ont pas évité une forme de naufrage beaucoup de présidents africains : Bourguiba, Houphouët, Bongo.

Ont su l’éviter : Senghor et Mandela.

Le même de Gaulle a dit : « Mieux vaut partir trop tôt que cinq minutes trop tard. »

Combien sont-ils, en Afrique, les chefs d’exécutif qui ont eu le courage de partir assez tôt, voire trop tôt ?

Ils se comptent sur les doigts d’une main.

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5) Les opinions africaine et internationale, l’Union européenne, l’Union africaine n’acceptent plus les coups d’État ni la prise du pouvoir par la force. Si quelque militaire s’y hasarde, elles l’obligent aussitôt à rendre ce qu’il a conquis.

C’est un acquis qui explique que les généraux zimbabwéens aient clamé que leur coup de force n’était pas un coup d’État.

On a écarté un homme et sa femme, Robert et Grace, qui méritaient de l’être

Mais cet acquis ne conduit-il pas ceux qui ne veulent pas quitter le pouvoir à triturer la Constitution, qu’ils ont juré de respecter, pour se maintenir indéfiniment à la tête de l’État ?

Comment, en dehors d’un soulèvement populaire ou d’une révolution de palais, peut-on obliger un président et ses courtisans à lâcher prise ?

Et d’ailleurs, n’avez-vous pas observé que, s’agissant de Mugabe et du Zimbabwe, ce n’est pas à l’opposition que l’on a fait appel, pas plus qu’on n’a invoqué quelque alternance ?

On a écarté un homme et sa femme, Robert et Grace, qui méritaient de l’être.

Les mêmes qui courbaient l’échine ont relevé la tête et se sont installés en successeurs.

La rue s’est alors enthousiasmée et a applaudi.

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6) Il fut un temps pas très lointain où les changements de régime en Afrique et dans le monde arabe se faisaient à l’instigation et avec l’aide de l’Occident.

Certains milieux informés prétendent que celui qui vient d’avoir pour théâtre Harare a été accompli avec l’accord, sinon l’aide de la Chine.

Je ne sais si cela est vrai. Mais la Chine a puissamment et de plusieurs manières aidé le Zimbabwe à maintenir à flot son économie, boycottée par l’Occident.

N’est-ce pas là le début d’un « printemps africain » ?

Le général Chiwenga, tombeur de Mugabe, revenait de Pékin la veille du coup et il passe pour un ami de la Chine. L’agitation qui a régné au sein du parti dominant, la Zanu-PF, dans les mois qui ont précédé la chute de Mugabe a pu conduire les dirigeants chinois, principaux investisseurs et créanciers du pays, à appeler de leurs vœux l’arrivée au pouvoir d’hommes qui leur soient encore plus favorables que Mugabe.

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7) Quelles conséquences pour le continent africain ?

Au pouvoir pendant vingt-sept ans, Blaise Compaoré a été renversé pour avoir voulu le garder coûte que coûte et se trouve en exil. Le dictateur de la Gambie a été éliminé. Le président de l’Angola a cédé le pouvoir à l’homme qu’il a choisi, João Lourenço, lequel s’emploie à se libérer des liens où son prédécesseur a cru pouvoir l’enfermer.

N’est-ce pas là le début d’un « printemps africain » ?

L’avenir le dira.

En tout cas, le départ de Robert Mugabe modifie déjà la situation politique dans mon pays, la Tunisie, où l’actuel président, Béji Caïd Essebsi, n’est plus « couvert » par « Comrade Bob ».

Il est désormais, à 91 ans, exception faite de la reine Elizabeth, qui ne détient pas de pouvoir exécutif, le doyen des chefs d’État du monde, et l’on murmure qu’il serait fortement tenté de briguer sa propre succession à l’expiration de son premier mandat, en 2019 : il aura alors, si Dieu lui prête vie, 93 ans, l’âge où l’on a obligé Mugabe à partir.

Mugabe détrôné, on peut craindre pour Béji Caïd Essebsi que sa candidature, s’il était tenté de la proposer, ne paraisse à la fois déplacée et irréaliste.

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