Design : le Bamako de l’artiste malien Cheikh Diallo

Par - Envoyée spéciale à Bamako

Cheick Diallo au marché Médine, à Bamako. © Emmanuel Daou Bakary

Voilà trois ans que le designer malien Cheikh Diallo s’est réinstallé dans sa ville natale, où il continue de récupérer pour mieux créer. Il nous fait aujourd’hui découvrir les coins de la ville qui nourrissent sa créativité.

Tôles, fûts, carcasses de voitures, pneus, ficelles, fers à béton et autres matériaux de récupération. Soudés, cloués, sculptés ou tressés. C’est la marque de fabrique de Cheikh Diallo. En témoigne le mobilier de sa villa, située dans le quartier de Niarela, à Bamako.

Table basse, fauteuils, commodes, bibliothèques, luminaires. C’est un véritable ensemble d’œuvres d’art, en bronze, textile et bois, aux couleurs chatoyantes, du bleu ciel au violet byzantin en passant par le rouge vermeil, au milieu duquel le designer imagine, dessine et crée quand il n’est pas en train de travailler dans l’un de ses ateliers des alentours.

Il accueille avec diligence. Trente-huit degrés au thermomètre. Le verre d’eau, voire la bouteille, est de rigueur. « Vous êtes tropicalisée ? » demande-t-il. Va pour l’eau minérale. L’hydratation s’impose d’autant plus que l’on se prépare à partir en virée dans ce Bamako où le président-fondateur de l’Association des designers africains (ADA) reprend ses marques depuis 2014.

« À l’époque où je vivais en France, où je voyageais beaucoup, cela m’amusait d’alimenter le mystère sur ma présence ou non à Bamako. J’aimais aussi l’idée de me sentir étranger dans mon propre pays », s’amuse ce diplômé de l’École d’architecture de Normandie, plusieurs fois primé et exposé, depuis 1993, en Europe, en Afrique, aux États-Unis, mais aussi en Asie.

Un voyages à rebours dans une ville à fort potentiel de créativité

Désormais, l’artiste de 57 ans, de retour dans la maison familiale, dit vivre une sorte de voyage à rebours dans une ville qui a un fort potentiel de créativité, mais où le partage est difficile. Il s’y sent un peu seul, dévoré par un quotidien énergivore. Membre du Design Network Afrika (DNA), réseau sud-africain de designers-architectes, il a beaucoup à faire avec la décoration du hall d’accueil de CFAO, groupe industriel français dont l’antenne bamakoise est située à Hamdallaye ACI 2000. Mais, en cet après-midi, il va nous faire découvrir le Bamako qui l’inspire.


• Le Taxi-Bamako, le coin cosy des artistes

La cour intérieure du Taxi Bamako. © Emmanuel Daou Bakari

Un petit univers au sein duquel les idées naissent naturellement

Il faut passer par la rue Princesse du quartier de l’Hippodrome pour trouver le Taxi-Bamako. Un grand portail dissimule l’endroit, dont le nom, inscrit sur la devanture, n’est pas visible au premier coup d’œil. Depuis l’attentat du 7 mars 2015, survenu au resto-bar La Terrasse, à proximité, on évite de trop se mettre en avant. C’est du moins ce qu’explique la gérante, Loes Kuijpers, une Hollandaise installée dans la capitale malienne.

Dans ce petit havre de paix, où la carte est exclusivement végétarienne, Cheikh Diallo opte pour une citronnade. Maison d’hôte également, l’endroit fait la part belle aux artistes (peintres, sculpteurs, plasticiens de l’Atelier Badialan 1 ou originaires des pays limitrophes), exposés sur les murs de l’enceinte et dont les œuvres sont disponibles à la vente.

« Je viens ici pour me détendre et dessiner. C’est un petit univers au sein duquel les idées naissent naturellement », raconte Diallo, installé dans le jardin de l’établissement, pourvu d’une terrasse, où les plantes abondent. Loes Kuijpers est une amie et le considère comme un habitué depuis deux ans environ. D’ailleurs, elle lui achète certaines de ses créations. Le week-end, cet endroit à l’ambiance paisible devient une boutique éphémère ou une scène ouverte pour les artistes locaux.


• La forge de Médine, temple du design

Cheick Diallo dans la forge de Médine, à Bamako. © Emmanuel Daou Bakary

 Ici règne l’art de la subsistance

Cheikh Diallo a son temple sacré. Il s’agit de la forge du marché de Médine, où 300 à 400 forgerons (majoritairement des hommes, appartenant parfois à l’ethnie du même nom) récupèrent et transforment la ferraille, cisaille ou marteau en main. « À l’époque où Amadou Toumani Touré était au pouvoir, il n’était même pas au courant que cet endroit existait. »

La forge, nichée entre la devanture du marché de Médine et la colline de Koulouba, est une sorte de petit village où l’on casse, moule, soude, cloue, brûle… On y fabrique et on y crée à partir de vieux frigos désossés ou de carcasses de voitures des ustensiles de la vie quotidienne.

Cheikh Diallo, le regard pétillant, déambule tout sourire dans le dédale de cet immense atelier à ciel ouvert d’environ 4 hectares, saluant la plupart des artisans aux prises avec le métal et le caoutchouc. C’est aussi ici que le designer s’approvisionne. « Avec un œil exercé, tout est prétexte à création. » Au sortir de l’endroit, il repart avec un morceau de tôle coloré. « Ici règne l’art de la subsistance. »


• La Médina, une affaire de famille

Galerie La Médina, l'un des lieux culturels phares de Bamako. © Colin Delfosse pour JA

La Médina est un lieu où le Bamakois se sent forcément chez lui

La Galerie Médina, située dans le quartier de Médina Koura, est l’un des espaces culturels phares de Bamako. C’est un lieu incontournable à l’heure des Rencontres de la photo. Son fondateur et directeur, Igo Diarra, est un proche de Cheikh Diallo. « Nos mères ont grandi ensemble et je le considère comme mon petit frère. »

Le designer a aidé Diarra à aménager l’espace et continue d’y passer au moins une fois tous les dix jours. Quelques-unes de ses œuvres y sont entreposées, une sorte de banc à bascule en fer et fils tissés de couleur orange, le ntayé nga doue (« j’occupe mon espace », en français). Mais aussi un banc, simplement dénommé Médina, en tôles de couleur soudées. « La Médina est un lieu où le Bamakois se sent forcément chez lui. » La galerie est située dans le quartier où Diallo a passé son enfance.


• Le Bafing, détente au bord du fleuve

Le maquis Le Bafing, tenu par Ibrahim Souleymane Tounkara. © Vincent Fournier pour JA

On y mène des discussions passionnées

Pour l’instant convivial de fin de journée, juste avant le « grin » du soir, c’est au restaurant-bar le Bafing, tenu depuis seize ans par son ami Ibrahim Souleymane Tounkara, que Cheikh Diallo aime à se détendre autour d’un verre ou d’un plat entre copains. Il est rare de ne pas tomber sur une connaissance quand on fait son entrée dans ce maquis sympathique du quartier du Fleuve, et le gérant en a de belles à raconter.

Vêtu de noir, avec une veste à col Mao, cet écolo convaincu revient de Chine, où il a participé à une conférence sur le changement climatique. Le slogan de son établissement, « De la terre à la table », fait sens. Le riz y règne en maître, accompagné de légumes, de bananes plantains, de brochettes de poulet ou de poisson.

« J’aime la chaleur de l’endroit et la bonne énergie qui s’en dégage, explique Diallo. On y mène des discussions passionnées. » Des échanges autour des « choses de la vie » et des débats politiques.

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