Esclavage en Libye : crimes contre l’humanité

par

Ancien journaliste à Jeune Afrique, spécialiste de la République démocratique du Congo, de l'Afrique centrale et de l'Histoire africaine, Tshitenge Lubabu écrit régulièrement des Post-scriptum depuis son pays natal.

Manifestation contre l'esclavage en Libye, devant l’ambassade libyenne à Paris, le 24 novembre 2017. © Thibault Camus/AP/SIPA

En octobre, j’ai eu une discussion avec un ami adepte de l’une de ces innombrables Églises dites de réveil qui pullulent sur le continent. Il me demandait de me repentir, de me convertir avant qu’il ne soit trop tard.

« Je n’adhérerai jamais à rien pour être dans l’air du temps », ai-je répondu fermement avant de lui signifier mon incompréhension du décalage entre l’amour du prochain prôné par les prédicateurs et la réalité. Je lui ai rappelé que, pendant des siècles, les religions monothéistes ont laissé leurs fidèles pratiquer le vil commerce des Africains. Cela sous-entend que les victimes de la traite négrière, comme on dit, n’étaient pas des créatures de Dieu.

Mon ami m’a prié de ne pas faire d’amalgames. Selon lui, ceux qui prêchent « la parole de Dieu » ne sont pas responsables des agissements de leurs ouailles. « Qui est alors responsable ? Dieu lui-même ? » l’ai-je interpellé. Outré, mon ami m’a demandé d’arrêter de blasphémer, se posant ainsi en porte-parole de la divinité.

Ce qui se passe en Libye n’est rien d’autre que le commerce des esclaves auquel s’étaient livrés dans le passé les ancêtres des criminels d’aujourd’hui

Je reviens à l’actualité et je pose une question très simple : avait-on besoin d’un reportage de la chaîne de télévision américaine CNN pour savoir que, depuis quelques années, dans le chaos libyen, un trafic très lucratif de ressortissants de pays subsahariens se pratique en Libye ? Ce qui se passe n’est rien d’autre que le commerce des esclaves auquel s’étaient livrés dans le passé les ancêtres des criminels d’aujourd’hui.

Une forme d’apartheid

J’ai eu l’occasion de me rendre en Libye à la fin des années 1990. C’était à l’occasion d’une conférence sur l’information organisée par l’Organisation de l’unité africaine (OUA), qui se muait en Union africaine (UA). Bien entendu, je me suis promené dans Tripoli et sa médina, en quête d’immigrés d’Afrique subsaharienne. Ceux-ci étaient unanimes sur un point : ils n’étaient pas les bienvenus en Libye, où ils subissaient une forme d’apartheid.

Des Libériens m’ont affirmé que des Libyens avaient craché sur leur ambassadeur. J’étais plus qu’outré. Mes faits et gestes étaient-ils suivis à la loupe ? Je n’en sais rien. Mais quelle ne fut pas ma surprise lorsqu’un confrère libyen qui travaillait à l’Agence de presse panafricaine me demanda un soir pourquoi je menais une enquête sur les Libyens noirs. Telle n’était pas ma démarche, mais cette question me troubla.

 Les belles paroles remplissent les oreilles mais pas les ventres. Sans idéal la vie devient stérile

En observant ce qui se passe aujourd’hui en Libye, je me demande s’il faut persuader cette jeunesse d’Afrique subsaharienne de renoncer au rêve d’un mieux-être ailleurs. Pour lui proposer quoi en échange ? Nul n’ignore que la plupart de nos pays sont des mirages pris en otages par des fossoyeurs. Comment, dans ces conditions, retenir ces jeunes désespérés dont les chimères ont pris des ailes ? Les belles paroles remplissent les oreilles mais pas les ventres. Sans idéal la vie devient stérile. Résultat : nos enfants sont, tels des objets, vendus aux enchères en Libye.

Kadhafi l’avait prédit

Depuis sa mort, l’ancien dirigeant libyen Mouammar Kadhafi est devenu une icône des jeunes et des moins jeunes en Afrique subsaharienne. Je rappelle que, le 19 décembre 1989, un DC 10 de la compagnie aérienne UTA venant de Brazzaville et à destination de Paris après une escale à N’Djamena avait explosé dans le ciel du désert du Ténéré, au Niger. Bilan : 170 morts, dont 48 Congolais, 25 Tchadiens, 5 Camerounais, 3 Zaïrois, 2 Centrafricains, 2 Maliens, 1 Algérien, 1 Marocain et 1 Sénégalais.

L’attentat avait été préparé par Abdallah Senoussi, beau-frère de Kadhafi et numéro deux des services secrets libyens. Une valise contenant des explosifs avait été déposée dans la soute au départ de Brazzaville par Abdallah Elazragh, premier conseiller à l’ambassade de Libye au Congo. Tripoli dut payer 215 millions de dollars aux familles des victimes.

En 2010, lors d’une visite officielle à Rome, en Italie, Kadhafi demanda à son hôte, Silvio Berlusconi, d’octroyer 5 milliards de dollars à la Libye : « Sinon les Noirs vont vous envahir », lui avait-il prédit.

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