Tunisie : « Il faut oser la rupture », selon Habib Karaouli, PDG de CAP Bank

Le banquier d’affaires dans ses bureaux de Mutuelleville, à Tunis. © Ons Abid pour JA

S’il a refusé le portefeuille des Finances en 2016, il n’en est pas moins consulté pour ses avis pertinents qui, souvent, dérangent.

Natif de Gafsa, Habib Karaouli, 64 ans, PDG de CAP Bank (Capital African Partners Bank, ex-Banque d’affaires de Tunisie), a conduit les grandes opérations de privatisation de ces quinze dernières années et connaît sur le bout des doigts les rouages de l’économie réelle. Il prône la rupture avec le passé et avec l’atavisme économique et, surtout, appelle à une vision globale et prospective de développement. Vision qui, selon lui, n’a toujours pas été définie et sans laquelle il sera difficile de trouver les bonnes solutions aux défis financiers, économiques et sociaux que le pays doit relever.

Jeune Afrique : Où en est globalement la Tunisie ?

Habib Karaouli : C’est un moment charnière pour le pays. La transition est positive sur le plan du processus politique et démocratique, notamment en matière de libertés collectives. Mais, paradoxalement, elle nous a fait régresser en matière de libertés individuelles. Pour qu’il y ait convergence et cohérence entre les libertés, il faut que les politiques, les institutions et le législateur se préoccupent de cette question et appliquent la volonté exprimée à travers la Constitution. Nous avons aussi nettement raté le coche sur le plan économique et social.

 Nous sommes prisonniers d’une approche de comptable public

Pourquoi ?

Il nous manque cette approche qui consiste, d’abord, à définir une vision globale. Résultat, le plan de développement relève plus d’un vœu pieux qu’il ne procède d’un bon diagnostic. Depuis 2011, nous n’accordons plus assez de réflexion à la mise en place du budget et à l’élaboration de la loi de finances, qui est justement une excellente occasion pour évaluer les actions menées et réaliser les ajustements indispensables à la trajectoire souhaitée.

L’élaboration d’une loi de finances équivaut à un véritable plan de bataille, qui doit traduire une orientation. Nous sommes prisonniers d’une approche de comptable public alors que chaque mesure de la loi de finance doit être jugée et jaugée à l’aune de sa capacité à répondre aux facteurs qui ont déclenché la révolution et, donc, à une question fondamentale : comment relancer l’investissement pour créer de la croissance et de l’emploi ?

Où est-ce que le bât blesse ?

Le dispositif, notamment en matière fiscale, doit être repensé. Il faut revenir à la vocation originelle de la fiscalité, qui est d’assurer la redistribution à travers les transferts sociaux. Il faut aussi encourager l’épargne et l’investissement. L’équité en matière fiscale est essentielle. Or l’asymétrie actuelle accroît la pression sur les secteurs et les entreprises qui sont les plus transparents.

C’est comme si l’on avait en même temps un pied sur le frein et un autre sur l’accélérateur

Globalement, on doit aussi remarquer une dissonance entre la politique budgétaire adoptée par le gouvernement et la politique monétaire menée par la Banque centrale de Tunisie [BCT]. C’est comme si l’on avait en même temps un pied sur le frein et un autre sur l’accélérateur : la politique monétaire est restrictive, la BCT signifiant sa volonté de limiter l’accès au crédit pour lutter contre l’inflation, tandis que la politique budgétaire, sans s’en donner les moyens, encourage l’investissement.

La loi de finances 2018, qui vise à rééquilibrer les comptes publics, vous semble-t-elle pertinente ?

Son approche n’est pas en phase avec le moment. On ne répond ni aux préoccupations des jeunes ni aux revendications émanant de l’ouest et du sud du pays, où la tendance est au désinvestissement. Des entreprises ferment, des emplois sont supprimés… La perception étant fondamentale dans l’action économique, l’agrégation de petites mesures aura un double effet négatif : un effet nocebo et un effet récessif. De ce fait, le taux de croissance prévu ne sera pas atteint, car on va renchérir l’investissement et complexifier les opérations pour le financer.

Cependant, le déficit commercial peut se révéler beaucoup plus dangereux pour l’équilibre de l’économie que le déficit budgétaire, si tant est que ce dernier soit dynamique et que les ressources qui le suscitent soient orientées vers des investissements productifs. En l’occurrence, 85 % de nos échanges se font avec l’Europe, et notre balance est équilibrée, contrairement à ce qui est dit dans le cadre de l’Aleca [Accord de libre-échange complet et approfondi, pierre angulaire du partenariat privilégié obtenu par la Tunisie auprès de l’Union européenne fin 2012].

C’est la diversification de nos partenariats ces dernières années, avec la Chine, la Turquie et la Russie notamment, qui est la principale source de nos déficits. Il faut donc remettre à plat les partenariats avec ces pays. Les pouvoirs publics ont intérêt à y travailler, il y va de leur crédibilité.

Le plan de développement 2017-2020 apportera-t-il des solutions ?

Ce plan triennal est volontariste, sans être pour autant raisonnable. On oublie le passé pour fixer le taux de chômage à 12 % en 2020, alors qu’il est de 16 % aujourd’hui, ce qui implique de créer en moyenne 110 000 emplois d’ici à 2020 ! Il en va de même pour l’inflation, pour la réduction de la masse salariale du secteur public et pour la croissance.

Ce n’est pas le taux de croissance qui importe, mais sa formation (comment elle est entraînée) et, surtout, sa redistribution. Arrêtons d’être dans le paradigme qui a conduit à l’échec et à la révolution. Il faut oser être dans la rupture. Quand on n’a pas de vision prospective, même les éléments positifs, s’ils ne sont pas dans une globalité dynamique, deviennent anecdotiques. Ainsi, la contribution sociale généralisée [CSG] a été faite au mauvais moment, sans traduire une véritable politique sociale.

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