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Zimbabwe : grandeur et déchéance de « Comrade Bob »

par

Marwane Ben Yahmed est directeur de publication de Jeune Afrique.

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Robert Mugabe lors de sa déclaration officielle du 19 novembre 2017. © AP/SIPA

Notre métier, jadis nourri de certitudes, devient de plus en plus compliqué… Chaque semaine apporte son lot de surprises, d’événements inattendus, de barrières physiques, psychologiques ou comportementales qui volent en éclats.

Zine el-Abidine Ben Ali, Hosni Moubarak, Mouammar Kadhafi, Blaise Compaoré, Yahya Jammeh : tous étaient réputés indéboulonnables. Tous sont tombés en un tournemain, le plus souvent lâchés par les leurs. Et que dire des élections de Trump ou de Macron, sans oublier le Brexit ! Avant, le monde était simple. Aujourd’hui, les temps sont capricieux. Voilà donc que cette fois s’esquisse sous nos yeux la chute de Robert Gabriel Mugabe, 93 ans, dont trente passés à la tête du Zimbabwe. Un dinosaure politique comme nous n’en verrons plus. Une sorte de Castro africain, façonné par l’anti-impérialisme.

Quand vient le moment de la chute, la mémoire collective ne retient que la face sombre. Les errements de la vieillesse, les arapèdes du pouvoir qui rechignent à passer la main, le népotisme, l’argent, les assoupissements en public, la santé chancelante. L’hubris, surtout, qui rend aveugle. Chez Mugabe, l’erreur fatale s’appelle Grace, sa seconde épouse, de quarante et un ans sa cadette. Dommage qu’il n’ait pas su faire sa sortie autrement. Car « Comrade Bob », malgré la caricature qui en est faite en Occident, n’est pas Jammeh, parangon, s’il en est, du satrape subsaharien.

Une icône

Pour beaucoup d’Africains, Mugabe demeure une icône. Comme nombre de ses prédécesseurs dans les livres d’histoire, les Sankara ou les Kadhafi, il le doit plus à son parcours et à son combat contre les anciennes puissances coloniales qu’à ses résultats chez lui. La lutte contre l’oppression, ancienne ou actuelle, des Blancs vaut sésame. Les leçons de gouvernance, la Cour pénale internationale qui n’agit qu’en Afrique, les ONG aux objectifs flous, l’arrogance, les contrats léonins, les multinationales omnipotentes : une large frange de nos opinions publiques, de plus en plus horripilée par ces sujets, lui sait gré d’avoir incarné l’homme qui dit non. Ce qui, chez lui, n’était pas qu’une simple posture démagogique, comme cela a pu être le cas de certains dirigeants africains en difficulté. Il suffit de se pencher sur son passé de combattant de la liberté particulièrement intransigeant.

Mugabe est entré en politique en 1960, à 36 ans, pour affronter le régime ouvertement raciste de l’ex-Rhodésie. Arrêté en 1964, il restera plus de dix ans en prison sans jamais accepter de négocier. Il sera libéré en 1974, date à laquelle il prend le chemin de la lutte armée, depuis le Mozambique. Ce ne sera que sous la pression des présidents Samora Machel et Kenneth Kaunda, qui menacent de le lâcher, qu’il se résoudra à signer les accords de Lancaster House, en 1979. Tout le monde l’a oublié, mais Mugabe, pendant une décennie, a mis en œuvre une réelle politique de réconciliation. Il conserve l’encadrement blanc de l’armée ou des services de renseignements – ceux qui le pourchassaient naguère –, intègre des ministres blancs dans ses gouvernements, leur réserve des postes de député. Il fera même de Ian Smith, le Premier ministre de cette Rhodésie ségrégationniste qui l’a fait embastiller, l’un de ses conseillers. Cette période d’ouverture durera jusqu’au début des années 1990. Les tentatives de déstabilisation organisées depuis l’Afrique du Sud de Pieter Botha, avec le soutien d’une partie de la communauté blanche du Zimbabwe (il échappera même à une tentative d’assassinat), qui se refuse à toute ébauche de repentance et s’évertue à le défier, mais aussi l’impossible réforme agraire (six mille fermiers blancs détiennent à l’époque 50 % des terres cultivables) expliquent en grande partie le revirement de sa politique.

Un deuxième Robert Mugabe

Un deuxième Robert Mugabe apparaît alors. De plus en plus autoritaire et brutal, il exerce son pouvoir dans la solitude la plus absolue. L’icône est devenue autocrate. Et un pestiféré aux yeux d’une communauté internationale qui ne lui aura jamais pardonné – Britanniques en tête – d’avoir remis en question les intérêts des fermiers blancs et qui traite pourtant avec tous les égards des dictateurs bien pires que lui. À l’heure du jugement, gardons-nous des analyses simplistes, retenons donc que le « tyran » qui achève son parcours de la pire manière qui soit a été un « héros ». Et souvenons-nous des raisons de sa métamorphose…

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