Au bord de l’explosion

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Béchir Ben Yahmed a fondé Jeune Afrique le 17 octobre 1960 à Tunis. Il est président-directeur général du groupe Jeune Afrique.

Le président sud-africain Jacob Zuma lors du forum économique mondial le 28 janvier 2010 à Davos. © Anja Niedringhaus/AP/SIPA

Je crois devoir attirer votre attention sur la situation de deux pays africains : l’un au nord du Sahara, l’autre au sud ; tous les deux sont des démocraties et des nations relativement évoluées.

Mais leurs économies vont très mal, et leurs gouvernements actuels sont, à mon avis, dans l’incapacité de les sortir de la nasse où ils se trouvent. Tous deux entreront bientôt dans une année préélectorale, puisqu’ils seront appelés, en 2019, à élire ou à réélire l’homme ou la femme qui présidera à leurs destinées.

Je crains pour eux, avant cette échéance, de graves turbulences sociales et peut-être politiques. Leur éventuelle déconfiture, si elle ne pouvait être évitée, aurait un retentissement continental et susciterait des réactions au-delà de l’Afrique.

Il s’agit de la Tunisie, pays de 11 millions d’habitants, et de l’Afrique du Sud, qui en compte 56 millions.

Les chiffres que j’ai sous les yeux et que je vais vous soumettre sont affolants. Ils sont annonciateurs d’une crise grave pour l’un ou l’autre, voire pour les deux, dès 2018.

Côté Tunisie

Ceux de la Tunisie sont les plus alarmants : le commerce extérieur va plus mal que jamais, le montant des exportations ne représentant plus que 62,7 % de celui des importations, contre 75,1 % en 2011. Le déficit du commerce extérieur pour 2017 s’élèvera à 15 milliards de dinars (plus de 5 milliards d’euros).

Le tourisme ? Le pays a certes enregistré plus d’entrées, mais n’a guère augmenté ses recettes en devises : on brade.

L’inflation progresse au fil des mois et s’établira à 12 % en taux annuel : les Tunisiens voient ainsi leur pouvoir d’achat fondre comme neige au soleil et sont au bord de la révolte.

La Tunisie est prise dans un cercle vicieux dont son gouvernement se révèle incapable de l’en sortir

La monnaie, qui se déprécie semaine après semaine, aura perdu, en 2017, plus de 25 % de sa valeur par rapport à l’euro et plus de 15 % par rapport au yuan chinois.

La dette extérieure devient de plus en plus lourde à porter et son service absorbera, à lui seul, en 2017, plus de 6 % du PIB et plus de 20 % des exportations de marchandises (contre 11 % en 2015).

La Tunisie ne peut plus emprunter à des conditions supportables. Les réserves de change représentent désormais moins de trois mois d’importations, tandis que les investissements nationaux et étrangers brillent par leur absence et que la productivité régresse.

Le revenu annuel global du pays n’est plus que de 42 milliards de dollars et celui du Tunisien est en moyenne de 3 730 dollars.

La Tunisie est prise dans un cercle vicieux dont son gouvernement se révèle incapable de l’en sortir.

Les Tunisiens ne voient aucune issue, ne croient plus que les hommes et femmes qu’ils ont portés au pouvoir soient en mesure de remettre le pays au travail, de faire revenir la croissance économique.

Cofondateur du parti islamiste Ennahdha, Abdelfattah Mourou est cependant un démocrate. Il en est arrivé à déclarer : « Un pays qui est dirigé par un président qui a 91 ans, allié à Rached Ghannouchi, qui en a 76, est-il vraiment stable ? Les Tunisiens en ont marre de ce chaos. Ils veulent avoir à manger et du travail. Certains commencent même à dire qu’ils regrettent l’époque Ben Ali. C’est une minorité, heureusement. »

La situation en Afrique du Sud

L’Afrique du Sud. Le revenu annuel moyen par tête y est de l’ordre de 5 300 dollars pour un PIB de 300 milliards de dollars par an.

Les maux dont souffre ce leader du continent, dont il est la deuxième économie, sont différents de ceux qui plombent la Tunisie, mais tout aussi graves.

La croissance économique y est faible ou atone depuis dix ans, très inférieure en tout cas à celle de la démographie : il en découle que la grande majorité de la population – et la quasi-totalité des Noirs – se paupérise au fil des ans. Elle ne supportera pas plus longtemps les inégalités criantes ou même révoltantes qui sont devenues la règle.

Le fin de l’apartheid, il y a un quart de siècle, avait propulsé au pouvoir la majorité noire (plus de 80 % de la population), représentée par l’ANC, parti dominant et toujours aux commandes. Mais le pouvoir économique, les richesses du sous-sol et les terres agricoles sont encore, à près de 100 %, entre les mains des Blancs.

En vingt-cinq années, quelques milliers de Noirs seulement ont touché les dividendes, sur le plan matériel, de l’égalité des chances qui devait résulter de la fin de l’apartheid.

Pour les autres, le seul acquis a été l’éducation de leurs enfants…

Un pays richement doté

Pays très riche par son sous-sol, son agriculture, son industrie naissante et son tourisme, l’Afrique du Sud affiche une balance commerciale équilibrée, voire excédentaire. Mais le surplus de ses exportations sur ses importations se réduit comme peau de chagrin.

Les finances du pays ont été bien gérées dans les premières années postapartheid. Mais la dette augmente d’année en année et va bientôt dépasser 60 % du PIB ; le montant du remboursement annuel a triplé depuis 2010 et absorbera, en 2017, près de 15 % du budget.

Nul n’en doute plus : Jacob Zuma est un président corrompu qui sert davantage ses intérêts et ceux de son clan que ceux du pays

Le rand, la monnaie nationale, se déprécie, l’inflation est de plus en plus forte, le chômage progresse inexorablement, atteignant un niveau parmi les plus élevés du continent et, signe qui ne trompe pas, les infrastructures du pays sont de plus en plus vétustes et mal entretenues.

En un mot comme en mille, l’Afrique du Sud est richement dotée, mais, depuis l’arrivée à sa tête, en 2011, de Jacob Zuma, dont le second mandat arrive à échéance, elle souffre d’une mauvaise gouvernance caractérisée.

Le cas Jacob Zuma

Nul n’en doute plus : Jacob Zuma est un président corrompu qui sert davantage ses intérêts et ceux de son clan que ceux du pays. C’est l’exact opposé de Nelson Mandela.

Ce dernier a libéré le pays de l’apartheid et l’a mis sur la bonne voie. Son successeur immédiat, Thabo Mbeki, a géré l’héritage, tandis que Jacob Zuma est en train de le détruire.

Prévu du 16 au 20 décembre, le prochain congrès de l’ANC désignera le nouveau président du parti, lequel succédera à Zuma à la tête du pays. Si Jacob Zuma parvient à se donner un successeur de son choix qui le protège des poursuites judiciaires qu’il a largement méritées, l’Afrique du Sud perdra son âme, l’œuvre de Mandela sera détruite, et le pays explosera.

Deux démocraties africaines, dont la deuxième est très bien dotée par la nature, courent à la catastrophe du fait de leurs dirigeants, pourtant dûment élus.

Si elles s’effondrent, c’est l’idéal démocratique du continent tout entier qui sera atteint.

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