Zimbabwe – Achille Mbembe : « Une carcasse régnait sur le pays »

Achille Mbembe, professeur à l'université Witwatersrand de Johannesburg. © Vincent Fournier/JA

Intervention militaire, chute de Mugabe, rôle de l'opposition, popularité de l'ancien président sur le continent africain... Achille Mbembe, enseignant à l’université du Witwatersrand, en Afrique du Sud, commente la situation au Zimbabwe.

Jeune Afrique : Comment expliquer la chute de Robert Mugabe ?

Achille Mbembe : D’abord par les divisions à l’intérieur du parti au pouvoir. Et puis n’oublions pas qu’il a 93 ans. Mugabe est physiquement et intellectuellement diminué. En fait, c’est une carcasse qui régnait sur le Zimbabwe, une carcasse derrière laquelle se cachaient toutes sortes de fauves. Les militaires ont voulu dégager la carcasse, la mettre dans un endroit sûr en attendant les funérailles et balayer autour, tout en évitant une guerre civile qui risquerait d’entraîner l’intervention de puissances extérieures.

En revanche, il ne faut pas s’attendre à ce qu’un soulèvement populaire suive. La population est épuisée par des années de saccage économique, de sanctions et de violence politique. Les gens ne croient plus ni dans le pouvoir ni dans l’opposition, qui est en miettes elle aussi.

Comment l’opposition a-t-elle perdu sa légitimité ?

Elle n’a pas su s’imposer lorsqu’elle en a eu l’occasion, notamment sous le régime de transition. Sa dépendance, y compris financière, à l’égard de puissances étrangères l’a beaucoup desservie. Par ailleurs, beaucoup d’opposants se sont laissé corrompre. Ils se sont divisés au sujet de la répartition des rentes et y ont perdu leur crédibilité – à commencer par Morgan Tsvangirai lui-même, dont le comportement personnel laissait largement à désirer.

Il aurait dû s’en rendre compte depuis longtemps, tout comme il aurait dû partir il y a bien longtemps

D’une manière plus générale, c’est ce qui arrive avec les dictatures qui ont duré aussi longtemps : elles se terminent dans la déliquescence, le déshonneur et l’implosion, parce qu’elles ont auparavant détruit les forces sociales et les institutions qui auraient pu permettre une transition crédible. La seule force plus ou moins structurée qui reste, c’est l’armée. Toutes les autres ont été décapitées, ou alors se sont laissé compromettre.

Diriez-vous vous que l’erreur de Mugabe a été de vouloir promouvoir son épouse ?

Grace Mugabe est un personnage vulgaire et clivant. Elle est à l’image de certaines de ces épouses de chefs d’État qui sont venues de très loin, presque de nulle part, et qui ne résistent ni à l’appât du gain ni à la soif du lucre. Ce désir de coopter sa femme à tout prix, de l’enrôler dans la lutte pour sa succession, lui coûte aujourd’hui très cher. Il a commis une grave erreur en voulant recourir à une succession familiale, d’époux à épouse, comme d’autres se transmettent le pouvoir de père en fils. Il aurait dû s’en rendre compte depuis longtemps, tout comme il aurait dû partir il y a bien longtemps.

Pourtant, quand il est arrivé au pouvoir au début des années 1980, Mugabe avait une bonne image, celle d’un héros de la libération…

Oui, et trente-sept ans plus tard, il termine son règne dans la honte et la disgrâce, comme beaucoup de dictateurs. Ils sont tous passés par là : de Mobutu à Jammeh en passant par Amin Dada. Et aucun d’entre eux n’a rien appris.

Mais Robert Mugabe ne jouit-il pas encore d’une certaine popularité sur le continent ?

C’est vrai, mais regardez où en est son pays. Robert Mugabe a été longtemps un homme intègre, presque un moine qui menait une vie ascétique. Il n’était pas corrompu. Tout a basculé lorsque le Zimbabwe a fait face à sa première crise économique à la fin des années 1990. Il a saccagé l’économie locale.

Et puis il y a une autre facette du personnage : c’est un homme qui n’a jamais hésité à tuer. En témoignent les massacres commis dans le Matabeleland au cours des années 1990.

Le Zimbabwe de Mugabe, c’est un peu le syndrome haïtien : une espèce de rhétorique anticoloniale qui est en même temps une pratique de l’autodestruction.

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