Zimbabwe : qui est Emmerson Mnangagwa, l’homme qui a fait tomber Robert Mugabe ?

Emmerson Mnangagwa (g) se tient en retrait de Robert Mugabe lors de la prestation de serment de ce dernier, à Harare, en décembre 2014. © Tsvangirayi Mukwazhi/AP/SIPA

Jusqu'à ce que Grace Mugabe réclame sa tête, Emmerson Mnangagwa était un intime du chef de l'Etat. Portrait d'un homme aussi puissant que redouté.

Qui l’avait pris au sérieux ? Le 8 novembre, deux jours après avoir été limogé de la vice-présidence, Emmerson Mnangagwa avait lancé cette promesse depuis l’Afrique du Sud : « Vous et votre cohorte allez quitter la Zanu-PF par la volonté du peuple, et nous allons vous y pousser dans les semaines qui viennent ! »

Il n’aura fallu qu’une semaine pour que Mnangagwa, 75 ans, mette sa menace à exécution. Car selon toute vraisemblance, c’est bien le Crocodile, comme on surnomme ce redoutable sécurocrate, qui a coordonné l’opération de l’armée contre son mentor.

De tous les « camarades » de lutte de Robert Mugabe encore en vie, Mnangagwa était pourtant le plus proche, en cinquante-quatre ans de compagnonnage. « C’était vraiment le père et le fils », a commenté le diplomate français Daniel Jouanneau, consul général à Salisbury en 1980, au micro de RFI.

Études et rébellion

Originaire de Zvishavane (ex-Shabani), dans la province des Midlands, Emmerson Mnangagwa connaît l’exil dès l’âge de 12 ans, lorsque son père est chassé du pays pour avoir protesté contre une décision de l’administration coloniale britannique.

Avant que la famille parte pour la Rhodésie du Nord (l’actuelle Zambie), le chef du village, qui n’est autre que le grand-père du petit Emmerson, donne une leçon à sa progéniture : « Si vous voulez combattre les Blancs, vous devez vous rassembler et le faire collectivement. Pas individuellement. »

Devenu étudiant au Hodgson Technical College de Lusaka, le jeune Emmerson fait partie d’un groupe d’agitateurs qui incendie la maison d’un professeur « blanc raciste » (ce sont ses mots), ce qui lui vaut l’exclusion. En 1962, il rejoint l’Union du peuple africain du Zimbabwe (Zapu) et s’envole pour l’Académie militaire d’Héliopolis, dans l’Égypte de Nasser. Là, il décide de rejoindre d’autres rebelles, rassemblés au sein de l’Union nationale africaine du Zimbabwe (Zanu), dirigée par un certain Robert Mugabe.

Condamné à 10 ans de prison

À son retour en Afrique australe, il est envoyé dans un camp du Front de libération du Mozambique (Frelimo), en Tanzanie, puis en Chine, où il est formé au marxisme et aux techniques de combat. Retour ensuite en Tanzanie, où la Zanu a installé sa base arrière. Il prend la tête d’un petit groupe de guérilleros, baptisé les Crocodiles – c’est de là que vient ce surnom lui allant comme un gant.

Les dix ans de prison dont il écope sont mis à profit pour passer ses diplômes de droit

Leur mission ? Rentrer en Rhodésie du Sud, se fondre dans la nature et mener des actions de déstabilisation. Arrêté en 1965, Mnangagwa échappe à la condamnation à mort (mais pas à la torture) en se faisant passer pour un mineur de moins de 21 ans. Ses camarades ont moins de chance. « Ils ont été pendus. J’ai entendu leurs corps tomber dans la cellule d’à côté », confiait-il en 2015, dans une longue interview au Herald, le quotidien d’État.

Les dix ans de prison dont il écope sont mis à profit pour passer ses diplômes de droit – à l’instar de son mentor, Mugabe, en détention à la même période. Les deux hommes seront côte à côte pour négocier les accords de Lancaster House, en 1979, qui aboutissent à la fin du régime raciste et à l’arrivée de la Zanu au pouvoir, par des élections.

Postes stratégiques

Dès lors, Mnangagwa enchaîne les postes clés dans le dispositif de l’État et exécute fidèlement ses basses œuvres. Il est ministre de la Sécurité d’État et chef des services de sécurité de l’État lors des massacres de Gukurahundi, en 1983, qui font plusieurs milliers de morts dans la minorité ndébélée.

Cela lui vaut d’être désigné « principal stratège » du pillage des richesses congolaises par un rapport du groupe d’experts de l’ONU en 2002

Il est aussi à la manœuvre lors de l’intervention zimbabwéenne en RD Congo, à partir de 1998, pour soutenir Laurent-Désiré Kabila. Cela lui vaut d’être désigné « principal stratège » du pillage des richesses congolaises par un rapport du groupe d’experts de l’ONU en 2002 (il agit en tout cas en bonne entente avec les autorités congolaises, avec lesquelles il est resté en relation).

Il soutient également l’occupation des grandes fermes commerciales détenues par des Blancs dans les années 2000. Pragmatique, il est néanmoins assez sensible aux intérêts des milieux d’affaires : lui-même disposerait d’intérêts opaques dans l’économie zimbabwéenne.

Vice-président du parti

Il a enfin été à la tête de l’appareil sécuritaire au moment de la lourde répression des partisans de l’opposant Morgan Tsvangirai, lors de l’élection contestée de 2008. Conséquence, Mnangagwa a été inscrit sur la liste de sanctions américaine. Il y figure toujours.

Sa puissance, Mnangagwa la doit donc essentiellement à son contrôle de l’appareil sécuritaire

Très discret et assez peu connu des Zimbabwéens jusqu’à son arrivée à la vice-présidence en 2014, il souffre d’un déficit de popularité. Battu deux fois lors de législatives, en 2000 et en 2005, il n’a siégé au Parlement que parce que Mugabe l’y a nommé. « Il est plus craint qu’aimé », résume McDonald Lewanika, doctorant à la London School of Economics et proche de la société civile zimbabwéenne.

Sa puissance, Mnangagwa la doit donc essentiellement à son contrôle de l’appareil sécuritaire. Et rien ne dit qu’il ferait un président moins autoritaire que Robert Mugabe. Dans le Herald, il définissait ainsi sa vision du rôle d’un chef : « Il ne doit pas amener la population là où elle veut, mais là où elle doit aller. Qu’elle le veuille ou non, que ce soit difficile ou non. »

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