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"Cet article est issu du dossier" «Sommet UA-UE : une nouvelle ère ?»

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« Cachez ces migrants que nous ne saurions voir… »

par

François Soudan est directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Des militaires allemands engagés en Méditerranée dans l'opération européenne Sophia abordent un bateau de migrants, en mars 2016. © Matthias Schrader/AP/SIPA

Il y aura du monde, en ces deux derniers jours de novembre, au centre de conférences de l’hôtel Ivoire d’Abidjan, dont la tour se mire dans les eaux de la lagune Ébrié, là où tout n’est que luxe, calme et volupté.

Du beau monde : celui des chefs d’État, des délégués badgés et cravatés venus de plus de 80 pays, eurocrates et afrocrates, businessmans et journalistes. Des vivants affairés donc, mais aussi des morts encombrants. Flotteront sous les lambris du sommet, entre deux discours et trois coupes de champagne, les corps de ces 26 Nigérianes de 14 à 18 ans retrouvés il y a quelques jours au large de Salerne, en Italie. Parties de Benin City, destinées à alimenter un réseau de prostitution en Allemagne, noyées en Méditerranée. Flotteront avec elles les spectres de tous ces Africains morts en tentant de rejoindre l’Europe. Le réseau d’associations United a publié le 13 novembre un body count macabre : de 1993 à 2017, 33 305 migrants (plus de 50 000 selon d’autres sources), pour la plupart originaires du continent, ont perdu la vie sur les chemins de la forteresse Schengen.

Des chiffres ahurissants

Ce chiffre, cette hémorragie, il faut les regarder en face. Et les premiers à le faire doivent être les dirigeants africains eux-mêmes. Certes, en tout temps et en tout lieu, la pauvreté a été, est et sera source d’émigration.

Selon l’Organisation internationale pour les migrations, les Ivoiriens arriveraient même en tête du nombre de candidats qui, chaque mois, se pressent aux portes de l’Italie et de l’Espagne !

Mais pourquoi, par exemple, les gouvernements d’Éthiopie, du Ghana ou de Côte d’Ivoire, dont les taux de croissance avoisinent, voire dépassent depuis plusieurs années les 8 %, sont-ils incapables de réduire le flux de jeunes prêts à tout pour tenter l’aventure périlleuse de l’exode ?

Selon l’Organisation internationale pour les migrations, les Ivoiriens arriveraient même en tête du nombre de candidats qui, chaque mois, se pressent aux portes de l’Italie et de l’Espagne !

Pourquoi, malgré les multiples rapports et témoignages décrivant l’enfer des camps de rétention de l’Ouest libyen où des gangs de miliciens sadiques rackettent, violent et torturent les migrants par centaines, l’UA est-elle inapte à sommer le « président » Fayez al-Sarraj de mettre un terme à ce scandale ou de se démettre ?

Que font les États africains ?

Abidjan ne sera pas un sommet sur les migrations, mais sur la jeunesse, ses défis et son avenir, a tenu à préciser Federica Mogherini.

Le problème, bien sûr, est que ces thématiques sont étroitement liées entre elles. Les fantômes du cimetière marin qu’est devenue la Méditerranée et les esclaves des camps de Libye, dont un reportage glaçant de CNN dénonçait il y a quelques jours les ventes aux enchères au sud de Tripoli, pèseront-ils sur la conscience des participants au sommet ?

On peut, hélas, en douter, même si le président en exercice de l’UA, Alpha Condé, a pris l’initiative, le 17 novembre, de dénoncer le « marché aux captifs » libyen…

Beaucoup d’entre eux, s’ils n’ont pas lu le Tartuffe de Molière, pourraient le paraphraser : « Cachez ces migrants que nous ne saurions voir. Par de pareils objets, nos âmes sont blessées. Et cela fait venir de coupables pensées… »

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