Algérie : gaz de schisme

Manifestation contre l’exploitation du gaz de schiste, le 8 mars 2015, à In Salah, dans la wilaya de Tamanrasset. © Bensalem.B/Andia.fr

Faut-il recourir aux hydrocarbures non conventionnels pour faire face à la crise financière née de l’effondrement des cours de l’or noir ? La question divise autant les hommes politiques que les experts.

Les ministres passent et leurs engagements aussi. Noureddine Bouterfa, éphémère « Monsieur Énergie » entre 2016 et 2017, n’a pas échappé à la règle. En avril, il soulignait à quel point son pays était opposé à l’exploitation du gaz de schiste : « L’Algérie n’a pas besoin pour le moment d’exploiter le gaz de schiste que recèle son sous-sol. L’avenir est aux énergies renouvelables. » Mais des vents contraires ont obligé les autorités à reconsidérer leur position. En déplacement dans une raffinerie à Oran, dans l’ouest du pays, le 1er octobre, le Premier ministre, Ahmed Ouyahia, a expressément invité le géant pétrolier national à investir dans le gaz de schiste. « Il est temps que Sonatrach exploite toutes ses énergies au service de l’entreprise et du pays, a affirmé le chef du gouvernement. Il ne s’agit pas là d’une démarche aventureuse mais d’une option visant à garantir l’avenir en matière énergétique. »

Explication de ce virage à 180 degrés : la crise. Ou plutôt son aggravation. Durement touchée par l’effondrement de ses revenus pétroliers depuis la dégringolade des cours de l’or noir en juin 2014, l’Algérie connaît depuis une crise financière aiguë.

Mais le retour aux affaires d’Ahmed Ouyahia en août a donné une nouvelle résonance à l’ampleur des dégâts. Déficits budgétaires colossaux, épuisement total de l’épargne publique, fonte considérable des réserves de change, le pays est dans une situation délicate.

Urgence financière

Faute de solutions viables, le gouvernement a enclenché la planche à billets pour résorber les déficits, payer les salaires et relancer les investissements.

Mais il y a urgence à trouver davantage d’argent. D’où l’injonction faite à Sonatrach. À peine Ouyahia avait-il émis sa recommandation que les Américains faisaient part de leur intérêt.

« C’est aux Algériens d’en décider, mais nous sommes prêts à partager notre expérience et notre expertise avec les entreprises algériennes qui veulent investir dans l’exploitation du gaz de schiste », a ainsi déclaré John Desrocher, ambassadeur des États-Unis à Alger.

C’est peu dire que la question divise hommes politiques, experts et opinion publique depuis que le Parlement a adopté, en janvier 2013, une nouvelle loi sur les hydrocarbures ouvrant la voie à l’exploitation du gaz de schiste.

Pour les partis de la coalition présidentielle, l’affaire est bien sûr entendue. Tous se sont rangés à la position officielle. « Il est de notre devoir de songer aux générations futures, qui ne doivent en aucun cas se voir privées des richesses naturelles du pays », a ainsi déclaré Djamel Ould Abbès, secrétaire général du Front de libération nationale (FLN).Son partenaire au gouvernement, le Rassemblement national démocratique (RND), dirigé par Ahmed Ouyahia, abonde dans le même sens.

Ses responsables défendent cette option, mais assortissent leur accord d’une condition : l’État doit veiller à « la sauvegarde de l’environnement et à la préservation de la santé de la population ». Farouche opposante, la patronne du Parti des travailleurs (PT, d’obédience trotskiste), Louisa Hanoune, est favorable à cette solution.

Une réelle chance pour l’Algérie, à deux conditions

Si sa formation a voté la loi de janvier 2013 en estimant que l’exploitation du gaz de schiste est une « réelle chance pour l’Algérie », elle émet en revanche deux conditions.

Que l’exclusivité de son exploitation soit confiée au groupe public Sonatrach, excluant de facto son partage avec des majors internationales. Et que le gouvernement fasse preuve de transparence et de pédagogie dans sa politique de communication pour dissiper les craintes des citoyens.

D’autres figures de l’opposition rejettent pour leur part cette option. Le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) préconise un moratoire de dix ans, reconductible après débat au Parlement. Anciens partenaires du pouvoir avant de virer leur cuti, les islamistes du Mouvement de la société pour la paix (MSP), eux, sont catégoriquement opposés au projet.

« L’exploitation du gaz de schiste est la solution la plus facile trouvée par le pouvoir pour se maintenir en place à travers la révision de la loi sur les hydrocarbures pour attirer des investisseurs dans le domaine de l’énergie », estime Abderrazak Makri, ex-président du MSP.

 Le gaz de schiste est encore trop cher pour l’Algérie en raison de la particularité des roches peu poreuses et non perméables de ses sous-sols

Les approches divergentes vont bien au-delà de la classe politique. Les experts eux-mêmes sont partagés, aussi bien sur le volume des réserves que détiendrait l’Algérie que sur l’opportunité et la faisabilité du projet. Le débat est d’autant plus vif qu’on ignore de quel potentiel dispose réellement le pays en matière de gaz non conventionnel.

La seule étude sur laquelle planchent les spécialistes a été élaborée en 2013 par l’Agence – américaine – d’information sur l’énergie (AIE), laquelle estime que l’Algérie dispose de 707 trillions de pieds cubes de gaz de schiste récupérables, ce qui la place au troisième rang mondial en matière de réserves. Mais, là encore, cette étude américaine n’agrée pas les experts.

Ancien PDG de Sonatrach de 1995 à 1997 et consultant international, Nazim Zouioueche qualifie d’approximatives ces données, obtenues grâce à des images satellite. « Le gaz de schiste est encore trop cher pour l’Algérie en raison de la particularité des roches peu poreuses et non perméables de ses sous-sols, décrypte Zouioueche. Il serait préférable de développer l’énergie solaire, propre, disponible et rentable. » Abdelmadjid Attar, qui a également dirigé Sonatrach de 1997 à 1999, considère, lui, que l’option gaz de schiste est incontournable.

Un tiers de la production nationale de gaz est consommé localement

À l’en croire, les gisements pétroliers algériens sont vieux – ils ont entre 20 et 50 ans –, les réserves s’épuisent progressivement, la consommation interne en gaz naturel, en pétrole et en électricité explose, et le pays est contraint d’exporter de plus en plus d’hydrocarbures pour capter des ressources en devises.

« En considérant le potentiel actuel, il n’y a pas d’autre issue que le gaz de schiste pour sortir de la crise », soutient Attar.

Le ministre algérien de l’Énergie, Mustapha Guitouni, livre un éclairage supplémentaire qui plaide en faveur de cette approche. Selon lui, un tiers de la production nationale en gaz est consommé localement, un autre est destiné à l’exportation et le reste est réinjecté dans les puits pour maintenir la pression.

À ce rythme, il y aura de moins en moins d’hydrocarbures à exporter dans les dix prochaines années. Donc de moins en moins de revenus en devises. En dehors du gaz de schiste, point de salut ?

Pas d’exploitation avant 2030

Sid Ahmed Ghozali, qui avait occupé de hautes fonctions au sommet de l’État durant les années 1980 et 1990, considère le recours aux gaz non conventionnels comme une démarche farfelue. Un de ses arguments ? Une fois que les recherches auront validé l’exploitation éventuelle de cette ressource, il faudra attendre au moins une quinzaine d’années avant le début de la production. C’est-à-dire pas avant 2030.

Si le recours à l’exploitation du gaz de schiste semble être tranché au sommet de l’État, du moins pour le moment, les responsables font tout de même montre de prudence.

« Ce n’est pas du jour au lendemain que les choses vont se faire, tempère Abdelmoumen Ould Kaddour, actuel PDG de Sonatrach. Il y a encore beaucoup d’études à effectuer. Cela prendra du temps. »

Non seulement il faut du temps, de l’argent et du travail, mais aussi, impérativement, une nouvelle approche en matière de communication. « Le projet sera accompagné d’explications et fera l’objet d’un débat. Rien ne sera entrepris au détriment de la santé des Algériens », assure Ahmed Ouyahia.

Révolte populaire

Les autorités ont-elles retenu la leçon de la protestation qui a secoué le Sud en 2015 au lendemain de l’annonce du commencement de l’exploitation du gaz de schiste ?

À l’époque, les populations des villes sahariennes s’étaient soulevées contre les forages gaziers non conventionnels au motif qu’ils constituent un danger pour l’environnement et pour les nappes phréatiques, et une menace pour la santé des citoyens, qui tirent essentiellement leurs revenus de l’agriculture.

L’annonce, d’ailleurs erronée, que l’exploitation du gaz de schiste avait été confiée au groupe pétrolier français Total – celui-ci a démenti posséder un permis d’exploration ou avoir élaboré un projet de développement du gaz de schiste en Algérie – a donné du grain à moudre aux chantres de la souveraineté nationale.

La révolte était telle que le pouvoir a été contraint de faire machine arrière et d’enterrer le dossier. Avant de l’exhumer cet automne. Avec le souci de ne pas voir se reproduire le scénario de 2015.


78 milliards de dollars

C’est le montant que le gouvernement compte débloquer entre 2017 et 2021 pour relancer les investissements dans les hydrocarbures. Une bonne partie de cette manne ira à la prospection et à l’exploration


20 millions de dollars

Le coût approximatif du forage d’un puits de gaz de schiste pour une profondeur de 3 000 m

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