La nouvelle guerre du Moyen-Orient

par

Béchir Ben Yahmed a fondé Jeune Afrique le 17 octobre 1960 à Tunis. Il est président-directeur général du groupe Jeune Afrique.

Le roi Salman et son fils préparent leur mauvais coup. © Hassan Ammar/AP/SIPA

L’actualité m'oblige à vous parler cette semaine d’un État archaïque et intégriste : l’Arabie saoudite.

Il ne devrait intéresser que peu de gens. Mais il exporte depuis des décennies plus de 10 % du pétrole qui se consomme dans le monde, ce qui a scandaleusement enrichi la famille « royale » qui le régit et l’oligarchie dont elle s’est entourée.

Son sous-sol recèle de grandes réserves de cette source d’énergie et, régnant sur les lieux saints de l’islam, le régime des Saoud a acquis de la considération sur tous les continents.

Les pouvoirs le ménagent en dépit de sa mauvaise réputation et ses dirigeants sont reçus partout avec un maximum d’égards : l’argent dont les Saoudiens disposent et qu’il leur arrive de dispenser abondamment leur ouvre toutes les portes.

Une révolution de palais

Le roi Salman, 82 ans, intronisé il y a près de trois ans, et son fils Mohamed Ibn Salman, 32 ans, dont il est parvenu à faire son prince héritier, ont décidé, il y a tout juste une semaine, de perpétrer une forme de coup d’État.

Le samedi 4 novembre au soir, sans crier gare, en une révolution de palais dont le pays n’a pas connu de précédent, ils ont fait arrêter une centaine de personnes, membres de leur propre famille, ministres, hauts fonctionnaires, têtes pensantes du régime.

Tous ceux qui ont contesté ou pouvaient discuter leurs décisions ont été écartés sans jugement, ni explication, ni préavis. Ils ont été assignés à résidence dans un hôtel de luxe.

Le roi et son fils ont placé partout des hommes qui leur sont inféodés et ont accaparé les pouvoirs civil, religieux et militaire du royaume.

Pourquoi ce coup de force et que vont-ils en faire ?

On pourrait penser qu’il ne s’agit là que d’une péripétie politique prêtant à sourire : la famille qui règne sur le pays depuis près d’un siècle a fini par se désunir et, pour monopoliser tous les pouvoirs, deux de ses membres ont éliminé tous ceux qui pourraient devenir des rivaux.

Le roi Salman, son fils et leurs complices ont donc écarté le reste de la famille et ses affidés pour confisquer tout le pouvoir et mener à leur guise la politique qu’ils ont arrêtée.

Ils ont d’ailleurs commencé à la mettre en œuvre.

La guerre au Yémen

Il y a deux ans, ils ont déclenché une guerre dont le théâtre est le Yémen voisin. Elle leur a déjà coûté plusieurs milliards de dollars, leur armée y a montré ses limites, la population civile en souffre horriblement et l’ONU réclame à cor et à cri la fin du carnage.

Le roi et son fils n’en ont cure et poursuivent imperturbablement leurs bombardements désordonnés.

En juin dernier, le roi et son fils ont ouvert un nouveau front en s’attaquant à un autre voisin : le Qatar.

Il ne s’agit, pour le moment, que d’un conflit politique et diplomatique avec un riche émirat qui résiste aux injonctions saoudiennes et refuse de composer, voire de baisser le ton.

Une nouvelle guerre au Moyen-Orient

Mais ce ne sont là que les premières escarmouches de la vraie guerre que le roi et son fils, nommé commandant en chef, ont décidé d’engager et pour laquelle ils auront besoin des pleins pouvoirs qu’ils se sont arrogés ce 4 novembre.

Selon les informations qui me parviennent, ils en sont arrivés à la décision hasardeuse de se lancer dans une nouvelle guerre du Moyen-Orient. Elle est d’ailleurs commencée et tournera à une guerre civile entre musulmans sunnites – l’Arabie saoudite et ses alliés – et musulmans chiites – l’Iran et les chiites de la région.

La Syrie/le Liban : l’Arabie saoudite et les rebelles syriens qu’elle a armés et financés viennent d’être défaits et expulsés de Syrie par les troupes de Bachar al-Assad, soutenues par l’Iran.

 Démission de Saad Hariri

Pour faire pièce à ces derniers, l’Arabie saoudite a convoqué à Riyad le Premier ministre du Liban, Saad Hariri, et l’a obligé à démissionner. Il l’a même fait depuis la capitale saoudienne, ce qui est sans précédent.

Le royaume a ainsi fait entrer le Liban dans la nouvelle guerre. Le Hezbollah, allié de l’Iran, est spécifiquement nommé et menacé : on déclenchera contre lui, avec l’aide d’Israël et des États-Unis, au moment choisi, une guerre qui visera à le défaire, à le désarmer et à le sortir du jeu.

L’Irak restera-t-il dirigé par les chiites ? L’Amérique essaiera-t-elle d’y remettre en selle les sunnites qu’elle a elle-même écartés du pouvoir en 2003 lorsque George W. Bush a éliminé Saddam Hussein ? Cela dépendra de l’évolution de cette guerre, dont on peut craindre que personne ne soit plus en mesure de la prévenir ni de l’arrêter.

Alliance secrète contre l’Iran

Pourquoi Salman père et fils se sont-ils engagés dans cette voie ? Parce qu’ils ont réussi à nouer une alliance secrète, contre l’Iran, avec l’Israël de Netanyahou et qu’ils ont eu la divine surprise de voir élu à la Maison-Blanche, il y a un an, Donald Trump.

Salman et son fils, Netanyahou et Trump, quatre hommes d’extrême droite au pouvoir suprême dans trois pays riches, armés jusqu’aux dents et qui ont le même ennemi : l’Iran.

Mais les Saoudiens savent que Trump n’est assuré de rester à la Maison-Blanche que trois ans de plus et que Netanyahou ne peut se maintenir au pouvoir que si son pays est en guerre contre l’Iran et le Hezbollah.

Alors, pour bénéficier de cette incroyable conjoncture et pressés par le temps, le roi Salman et son fils ont sauté le pas.

Feu vert de Washington

Le 4 novembre, ils ont pris le pouvoir après s’être assuré auprès de Jared Kushner, gendre de Trump et qui était à Riyad fin octobre, qu’ils avaient le feu vert de Washington.

D’Asie, où il se trouvait, Donald Trump a confirmé son accord d’une phrase : « Le roi Salman et le prince héritier d’Arabie savent très exactement ce qu’ils font. »

Ils ont ouvert les hostilités avec l’Iran après avoir considéré un tir de missile des rebelles yéménites sur Riyad comme « un acte de guerre décidé à Téhéran ».

Sommes-nous déjà en guerre, comme je le crois ? Moins pessimiste que moi, un commentateur qui réside dans la région a dit : « En ce mois de novembre, nous sommes passés de zéro à un risque de 30 % de confrontation armée d’ici à la fin de 2017. »

Déjà 200 000 inscrits


Chaque jour, recevez par mail les actus Jeune Afrique à ne pas manquer


Curieux ? Voici un aperçu des newsletters ici