Corée du Nord : les bonnes relations de Pyongyang avec les pays arabes

Alger, juillet 2007. Abdelaziz Bouteflika reçoit Kim Yong-nam, numéro deux du régime nord-coréen. © Zohra Bensemra/REUTERS

D’Alger au Caire en passant par Tripoli… Depuis la guerre froide, Pyongyang soigne ses relations, et notamment sa coopération militaire, avec les pays arabes. Les États-Unis parviendront-ils à les torpiller ?

«Depuis notre essai nucléaire de janvier 2016, les États-Unis essaient plus que jamais de convaincre le monde arabe de couper les ponts avec nous. » Rencontré à Pyongyang, cet homme d’affaires nord-coréen qui connaît le Maghreb comme sa poche ne mâche pas ses mots : « La pression des Américains est aussi forte qu’un bulldozer. Pourtant, les résultats de cette politique sont mitigés, car Washington n’a rien compris à ce qui nous rapproche de l’Égypte, de l’Algérie ou de la Libye. Les peuples arabes sont, comme nous, hostiles à l’impérialisme américain. »

Ce sentiment remonte à l’époque de la guerre froide, durant laquelle la relative autonomie de la Corée du Nord vis‑à-vis de son allié soviétique fut observée avec attention par les pays arabes qui souhaitaient prendre leurs distances avec Moscou. Le Moyen-Orient offrait alors des perspectives prometteuses dans le domaine de la défense. La guerre des Six-Jours, en 1967, puis celle du Kippour, en 1973, donnèrent l’occasion à Pyongyang de s’imposer comme un partenaire fiable qui, au‑delà de l’idéologie, proposait armes, savoir-faire et expertise militaires à des prix imbattables.

En 1973, la Corée du Nord fut ainsi chargée de l’entraînement des cadres de l’armée égyptienne, à laquelle elle fournit aussi trente pilotes, une escadre de Mig-21 et des ingénieurs en balistique. En remerciement, l’Égypte lui envoya des Scud-B russes.

Entente cordiale

Cette entente cordiale fut toutefois rapidement mise à l’épreuve par la concurrence venue d’une Corée du Sud à l’économie florissante et plus diversifiée. Autre coup de canif dans les relations entre les pays arabes et la Corée du Nord : le soutien que cette dernière, séduite par les propos antiaméricains de Khomeyni, apporta à Téhéran durant la guerre Iran-Irak (1980-1988). « Cela provoqua une onde de choc dans la région », confirme notre homme d’affaires, qui, à l’époque, travaillait en Égypte. « Mais cela n’empêcha pas Moubarak de se rendre quatre fois à Pyongyang entre 1983 et 1990. »

Les échanges avec Le Caire ne se limitent pas à l’armement. C’est par exemple au géant égyptien Orascom Telecom que la Corée du Nord doit son réseau de téléphonie mobile, grâce au joint-venture Koryolink, dont le réseau 3G, créé en 2008, compte 3 millions d’abonnés. Mais, en 2015, Orascom a perdu ses 75 % de participation au sein de sa filiale après un bras de fer avec les autorités nord-coréennes, lors du lancement de Byol, leur propre opérateur téléphonique. Malgré de nombreux voyages à Pyongyang, Naguib Sawiris, propriétaire du groupe, n’a jamais pu rapatrier les 344 millions de dollars de profit qu’avait réalisé Koryolink l’année précédente.

Pressions américaines

Aujourd’hui, soumises au feu roulant de Washington, les relations du Caire avec Pyongyang ont fléchi. En août 2017, les États-Unis ont annoncé qu’ils réduisaient leur aide financière à l’Égypte au motif que cette dernière ne respectait pas les droits de l’homme. Et, comme par hasard, le 11 septembre, Le Caire a rompu toute coopération militaire avec Pyongyang… au profit de Séoul. D’après une source proche du ministère algérien des Affaires étrangères, « un point de non-retour » a même été atteint entre l’Égypte et la Corée du Nord.

Selon ce même diplomate, les pressions américaines font aussi sentir leurs effets à Alger. Ses liens avec Pyongyang n’en sont pas moins solides et porteurs d’un symbolisme qu’affectionnent les Algériens. Dès le 16 mars 1976, le régime nord-coréen reconnut la République arabe sahraouie démocratique (RASD), trois semaines à peine après sa proclamation.

Participation au mouvement des non-alignés

Une décision qui n’entraîna pas d’établissement de relations diplomatiques, mais en parfaite cohérence avec la participation de la Corée du Nord au mouvement des non-alignés et avec le soutien que Kim Il-sung apporta aux mouvements de libération, du FLN à l’OLP. La Corée du Nord fut ainsi le premier État non africain à reconnaître le gouvernement provisoire en 1958. En dépit de sa reconnaissance de la RASD, elle entretient des relations diplomatiques avec le Maroc depuis 1989, par le truchement d’une ambassade non résidente située au Caire.

Son entente cordiale avec l’Algérie a été réaffirmée en avril 2017, à l’occasion de la visite du vice-ministre nord-coréen des Affaires étrangères. De grandes avancées auraient alors été accomplies en matière de coopération, avec la signature d’un programme d’échanges entre les universités Kim-Il-sung, à Pyongyang, et El-Djazaïr-1, à Alger.

La Corée du Nord aurait aussi demandé à l’Algérie de l’aider à exploiter ses réserves de pétrole offshore, à la limite de l’espace maritime chinois. En échange de quoi Pyongyang mettrait à sa disposition son savoir-faire en matière de transformation des hydrocarbures. Un tel partenariat permettrait à la Corée du Nord de s’émanciper du carcan des sanctions onusiennes et de l’embargo sur les importations de pétrole. Côté diplomatique, l’Algérie se serait – en vain – proposée comme médiateur dans le dossier du nucléaire qui oppose aujourd’hui Washington à Pyongyang.

Coopération entre Tripoli et Pyongyang

Entre Coréens et Libyens, enfin, la coopération ne semble guère près de faiblir. En 2004, sous la pression américaine, Mouammar Kadhafi avait décidé de couper tout lien avec la Corée du Nord. Une décision que le gouvernement actuel s’est empressé d’oublier, mettant fin aux espoirs américains et sud-coréens de voir cette alliance voler en éclats à la faveur du chaos régional.

En février dernier, en violation de la résolution 2270 des Nations unies, de mars 2016, Tripoli et Pyongyang ont réaffirmé leur volonté de coopérer dans des domaines techniques liés à la défense (information, communications), marquant le renouveau de leurs relations, qui furent longtemps florissantes en matière balistique et nucléaire.

Il est impossible d’avoir confiance en Washington. Seule l’arme nucléaire permettra de garantir notre existence pacifique

Les liens avec Tripoli, qui remontent à la prise du pouvoir de Kadhafi, en 1969, ont connu leur apogée dans les années 1970-1980. Des documents aujourd’hui déclassifiés mentionnent une réunion qui se tint en 1978 dans les locaux de l’ambassade nord-coréenne en Roumanie et qui scella une très étroite coopération militaire entre les deux pays (formation de cadres, assistance technique, vente d’armes), faisant de la Corée du Nord (avec l’URSS) l’un des principaux fournisseurs de la Jamahiriya.

Mais si aujourd’hui on parle beaucoup de Tripoli à Pyongyang, c’est plutôt pour rappeler que la Libye aurait dû conserver son programme nucléaire et que le démantèlement de son arsenal a livré le pays à l’avidité impérialiste des États-Unis. Un destin tragique que notre homme d’affaires nord-coréen évoque volontiers : « Le tissu de mensonges américain lors de la crise libyenne comme lors de la guerre d’Irak, la fin dramatique de Kadhafi et de Saddam Hussein nous renforcent dans notre conviction : il est impossible d’avoir confiance en Washington. Seule l’arme nucléaire permettra de garantir notre existence pacifique. »


Cadeaux à gogo

Quel point commun entre une selle géante, un cavalier en métal, un échiquier sculpté, une épée en argent et un alligator tout sourire tenant des verres à apéritif sur un plateau ? Ces cinq objets sont exposés au Musée international de l’amitié, dans les monts Myohyang, en Corée du Nord, avec 220 000 autres cadeaux provenant de 186 pays. La selle, le cavalier et le jeu d’échecs furent offerts par la Libye, l’épée par Yasser Arafat et l’alligator par les dirigeants du Front sandiniste de libération nationale du Nicaragua, dans les années 1980. Révolution socialiste oblige !

 

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