Palestine : Mahmoud Abbas affaibli, malgré la réconciliation avec le Hamas

Point de passage de Rafah, entre l’Égypte et Gaza. © wissam nassar/DPA/Picture-Alliance/AFP

En signant la réconciliation avec un Hamas discrédité, le président de l’Autorité palestinienne, lui-même politiquement affaibli, tente de sauver ce qui peut encore l’être, du moins à court terme.

L’Autorité palestinienne (AP) a retrouvé les clés de Gaza. Le 1er novembre, ses gardes ont remplacé ceux du Hamas aux portes de la bande de terre coincée entre la mer, l’Égypte et Israël. En 2007, deux ans après que l’armée israélienne s’en est retirée, le Mouvement de la résistance islamique s’était emparé de cette enclave au terme d’une bataille brève mais meurtrière avec ses frères ennemis du Fatah, qui avaient refusé leur défaite électorale de 2006.

À la fracture du territoire palestinien a répondu, pendant une décennie, la rupture politique entre le Fatah du président Mahmoud Abbas, maître de la Cisjordanie, et le Hamas, son principal concurrent, né en 1987 – alors qu’éclatait la première Intifada.

« Le schisme est derrière nous, et nous avons décidé de payer n’importe quel prix pour que la réconciliation marche », a déclaré, le 3 octobre, Ismaïl Haniyeh, chef du bureau politique du Hamas. « Nous sommes [à Gaza] pour tourner la page de la division et restituer au projet national son juste cap, qui est la création d’un État palestinien », lui répondait le Premier ministre de l’AP, Rami Hamdallah, le même jour, alors qu’il réunissait exceptionnellement son gouvernement dans l’enclave.

Un accord de réconciliation

Le 12 octobre, au Caire, les représentants des deux partis ont signé un accord de réconciliation aux termes duquel le Hamas s’engage à remettre, à l’échéance du 1er décembre, la gestion administrative de Gaza à l’AP, dominée par le Fatah. Après les accords sans suite du Caire (2011), de Doha (2012) et d’Al-Shati (2014), ce quatrième effort de « ré-union » sera-t‑il plus fructueux ?

Le 27 octobre, la tentative d’assassinat à la voiture piégée du responsable des forces de sécurité du Hamas, Taoufiq Abou Naïm, a été attribuée par le mouvement palestinien aux services israéliens, qui ont dénoncé pour leur part une faction du Hamas réticente à l’accord. Mais les deux parties s’accordent sur l’objectif de faire échouer la perspective d’une réconciliation.

« Nous sommes déterminés à laisser la division derrière nous et à réaliser à tout prix l’importante unité nationale », répétait, à sa sortie de l’hôpital, Abou Naïm, après l’avoir presque payée de sa vie.

Désastre humanitaire

Après dix ans de règne à Gaza, le mouvement islamiste aux centaines de martyrs serait donc prêt à tous les sacrifices pour la réconciliation. Mais le Hamas ne chercherait-il pas plutôt à se délivrer de l’administration de Gaza, qui a fini par entamer profondément sa popularité, qu’à renouer avec Ramallah ?

Seul maître des lieux, il a fini, dans l’opinion, par partager la responsabilité du désastre humanitaire qui frappe le territoire, « prison à ciel ouvert » sous blocus israélien et égyptien depuis dix ans. Plomb durci en 2008-2009, Pilier de défense en 2012 et Bordure protectrice en 2014, les trois guerres menées par Israël en représailles à des attaques frontalières et à des tirs de roquettes sur son territoire, ont pulvérisé ses infrastructures.

Et même les vents du Printemps arabe, qui semblaient favorables au Hamas, se sont retournés contre lui. Pour avoir fini par prendre parti contre le Syrien Bachar al-Assad, un ancien parrain, sa direction extérieure a perdu l’important soutien financier de Téhéran, allié de Damas. Au Caire, la destitution par l’armée du président Frère musulman Mohamed Morsi, en 2013, lui a fait trop vite perdre un allié providentiel, tout en dressant contre lui le maréchal Sissi, qui l’a rapidement classé comme organisation terroriste.

Nous avions prédit il y a quelques années que Gaza deviendrait rapidement invivable

Déjà en 2015, constatant la détresse matérielle et politique du mouvement, le chef du renseignement intérieur israélien de l’époque, Yoram Cohen, informait son gouvernement que le Hamas se trouvait à Gaza dans une « situation stratégique désespérée ». Dans son fief assiégé, il a vu des mouvances plus radicales tirer parti de ses faiblesses quand les opinions plus modérées lui faisaient grief de son autoritarisme politique et social.

En juillet 2017, Robert Piper, responsable humanitaire de l’ONU dans les Territoires, soulignait : « Nous avions prédit il y a quelques années que Gaza deviendrait rapidement invivable, en prenant en compte un grand nombre d’indicateurs, et ce moment se rapproche encore plus vite que nous l’avions prévu – en matière d’accès à la santé, à l’énergie et à l’eau. » Le transfert de ses responsabilités civiles est ainsi devenu un impératif, et des observateurs avertis préfèrent parler d’accord de reddition du Hamas plutôt que de réconciliation interpalestinienne.

Reddition réciproque

Abbas est dans une logique non seulement de conservation, mais d’appropriation du pouvoir

Mahmoud Abbas, président d’une AP elle-même affaiblie par l’échec des négociations de paix avec Israël et par son incapacité à mettre en place des institutions crédibles en Cisjordanie, cherchait-il une telle victoire en cessant de payer, en mai, les factures d’électricité et en réduisant le salaire des fonctionnaires gazaouis ?

« Il y avait en tout cas la volonté de faire sortir le Hamas du gouvernement de Gaza, soit par la contestation populaire, soit par la pression de l’Égypte, soit par un tel accord de reddition », analyse le chercheur Xavier Guignard, spécialiste du Fatah.

Mais le vieux maître de Ramallah montre beaucoup moins d’enthousiasme que le Hamas à la réconciliation tant attendue par les Palestiniens. « Je pense qu’Abbas ne voulait pas reprendre Gaza, dont, in fine, personne ne veut. C’est une épine dans le pied. La gestion d’une crise humanitaire qui touche 2 millions de personnes est un fardeau qui ne profitera pas à Abbas », remarque Leïla Seurat, chercheuse spécialisée sur le Hamas.

« Abbas est dans une logique non seulement de conservation, mais d’appropriation du pouvoir qui fait de lui un acteur uniquement tactique, sans stratégie », explique pour sa part le spécialiste du Fatah.

 Mohammed Dahlan, l’homme de la situation ?

Le président de l’AP et chef du Fatah se serait sans doute contenté du modus vivendi qui prévalait depuis dix ans avec le Hamas si une concurrence plus menaçante ne s’était pas déclarée. Ancienne figure de son parti et chef de la sécurité à Gaza avant que le Hamas n’en prenne le contrôle, le très influent colonel Mohammed Dahlan a été banni de Palestine en 2011, poursuivi pour détournements de fonds. Réfugié à la cour du prince des Émirats arabes unis, il en est devenu un puissant conseiller et un agent essentiel de la politique anti-islamiste émiratie dans le monde arabe, notamment au Caire, où il a appuyé le renversement de Morsi.

Confronté à une guérilla interminable de Daesh dans le Sinaï, au sud de Gaza, le raïs égyptien doit retrouver le contrôle de la frontière et reprendre langue avec le Hamas, auparavant accusé de tous les maux de l’Égypte. Dahlan est l’homme de la situation. Il se réinvestit à Gaza, où il est resté populaire. Un axe Le Caire-Dahlan-Hamas se dessine, et l’idée s’affirme, avec les faveurs d’Israël, qu’il pourrait prendre en main l’administration de Gaza.

Dahlan à Gaza, c’est le signal d’une guerre des chefs pour le contrôle de toute la Palestine

« Pour Abbas, Dahlan est bien plus menaçant que le Hamas, auquel il s’était habitué. Dahlan vient de son parti et pourrait le retourner à son avantage. Il conserve un soutien populaire réel et, surtout, celui de grandes puissances régionales. Dahlan à Gaza, c’est le signal d’une guerre des chefs pour le contrôle de toute la Palestine que le Hamas n’a jamais cherchée sachant qu’il n’en avait pas les moyens », explique le spécialiste du Fatah.

Énième accord de réconciliation, le processus officialisé le 12 octobre apparaît donc comme le traité de reddition réciproque de deux mouvements aux abois. Quant à Dahlan, « on a dit que cet accord l’avait marginalisé, précise Leïla Seurat, mais c’est inexact. Il garde des soutiens très importants à Gaza et, surtout, les Égyptiens ne le laissent pas tomber : ils savent que la réconciliation peut échouer et gardent cette carte dans leur manche ».

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