Gabon : les (nouveaux) hommes du président

Ali Bongo Ondimba dans son bureau a Libreville, le 26 Aout 2014. © Desirey Minkoh

Nous sommes le 30 août. À Libreville, les rumeurs de remaniement vont bon train. Les postes se proposent, s’acceptent et, parfois, se refusent. Sur les tapis feutrés du Palais du bord de mer, les destins politiques se font et se défont sous l’œil vigilant des hommes du président.

Parmi les nominés, un nouveau venu : Brice Laccruche Alihanga. Le 25 août, il a été nommé directeur de cabinet d’Ali Bongo Ondimba (ABO), en remplacement de Martin Boguikouma, choisi en octobre 2016. « Brice » est désormais le collaborateur le plus proche du président. Il gère son agenda, son courrier, ses audiences. Un rôle d’éminence grise qui débute par la préparation du voyage d’« Ali » à New York pour l’Assemblée générale des Nations unies, du 18 au 21 septembre.

Le nouveau « dircab » ne sera pas du séjour. Le président a besoin de lui à Libreville. Mais Brice Laccruche Alihanga n’en prend pas moins le dossier en main. Il convoque une réunion avec les services concernés. L’homme aime consulter, jusqu’à surcharger son agenda. Il en ressort avec une idée en tête : ABO peut se passer d’une bonne partie de sa délégation. Alors que les effectifs montent habituellement jusqu’à 90 ou 100 personnes, il réduit la voilure à une cinquantaine. La « patte Laccruche », déjà ?

« Il a un profil atypique, confie l’un de ses proches. Il a été patron de banque à la BGFI puis est passé par le secteur associatif, ce qui lui a apporté l’expérience du terrain. » « Ali Bongo Ondimba lui a donné pour mission d’être plus proche du peuple que ses prédécesseurs et de donner l’exemple, notamment dans l’utilisation des fonds de l’État », explique Ike Ngouoni Aila Oyouomi, le nouveau porte-parole de la présidence – également passé par la BGFI, dont il a été le directeur de la communication.

Les deux hommes ne se quittent plus

ABO a-t‑il souhaité placer le reste de son septennat sous le signe de la rigueur financière ? Toujours est-il que le Gabon collabore de près avec le FMI et que le nouveau directeur de cabinet semble avoir le bon profil. Après avoir décroché un diplôme en finances en France, Brice Laccruche Alihanga a débuté comme analyste dans le groupe pétrolier anglo-néerlandais Shell, avant d’intégrer, comme Madeleine Berre, la patronne des patrons gabonais, le cabinet d’audit PricewaterhouseCoopers (PwC), puis donc la BGFI, dont il est devenu le directeur central au Gabon en 2012. Limogé en 2013, il devient conseiller financier du ministère de la Défense puis, début 2016, administrateur directeur général de la Compagnie nationale de navigation intérieure et internationale (CNNII).

Brice Laccruche Alihanga dispose surtout d’un autre atout, qui le différencie de Martin Boguikouma et Maixent Accrombessi, ses prédécesseurs : l’Association des jeunes émergents volontaires (Ajev). Créée début 2015, elle a été très active tout au long de la campagne présidentielle de 2016. À 37 ans, Brice Laccruche Alihanga, franc-maçon membre de la Grande Loge du Gabon, incarne cette jeunesse que le président veut promouvoir. Ce dernier lui a ouvert les portes du Palais, et les deux hommes ne se quittent plus, du petit déjeuner, qu’ils prennent ensemble à la présidence, au débriefing du soir, qu’ils organisent sur une terrasse du Palais ou dans la voiture du chef.

Un bon coup politique

Dans la « salle d’attente » du nouveau dircab, les visiteurs ont bien compris que la complicité entre les deux hommes ne laissait que peu de place au reste du monde. Une collaboratrice du cabinet, ordinateur portable sur les genoux, avoue passer plus de temps dans cette pièce que dans son propre bureau. En attendant son tour, une visiteuse gère son entreprise à distance, pendue à deux téléphones. Elle ne perdra pas sa journée, obtenant finalement un entretien. Mais d’autres n’auront pas cette chance. Congédiés et priés de revenir, ils se contenteront d’un mot d’excuse. « Le dircab m’a expliqué qu’il ne fallait pas songer à partir du Palais avant 21 heures », confie Ike Ngouoni Aila Oyouomi.

Selon Mike Jocktane, ancien vice-président de l’Union nationale (UN, opposition), ABO a flairé le bon coup politique en embauchant Brice Laccruche Alihanga. « Son objectif est de couper la jeune génération de l’opposition », explique-t‑il. Sans écarter la totalité des membres du cabinet précédent, l’intéressé a déjà recruté huit nouvelles têtes, pour la plupart des jeunes issus du monde de l’entreprise, et composé un cabinet dont le membre le plus âgé a aujourd’hui une cinquantaine d’années. « Ali a vu en lui une personne ayant le profil pour incarner le septennat de la jeunesse », explique Ike Ngouoni Aila Oyouomi, 40 ans.

Ali a repris en main la parole de l’État, confie un habitué du Palais

Arrivé à la présidence dans les bagages du directeur de cabinet, le porte-parole connaît d’autant mieux le message qu’il est chargé de le transmettre aux médias. Surtout, il est lui aussi au centre d’une petite révolution : le retour du porte-parolat au Palais, alors que la communication de l’exécutif gabonais était jusque-là tenue d’une main de fer par le ministre de la Communication et de l’Économie numérique, héraut du gouvernement, Alain Claude Bilie-By-Nzé.

« Ali a repris en main la parole de l’État », confie un habitué du Palais. A-t‑il été agacé du traitement que lui a réservé la chaîne française France 2 dans le cadre de l’émission Complément d’enquête, en juillet ? Certainement. Au sein même des services « com » de la présidence et du gouvernement, on s’accuse toujours mutuellement d’être responsable de cette séquence « désastreuse ».

« Il fallait clarifier les rôles pour être plus efficace, mais Alain Claude continuera de porter la parole du gouvernement », glisse, tout en euphémisme, un conseiller du Palais. « Il n’y a pas de rivalité, assure Ike Ngouoni Aila Oyouomi. Le porte-parolat, c’est une corde de plus à l’arc présidentiel. La présidence s’inscrit dans le temps long, tandis que le gouvernement est l’outil de la mise en œuvre. »

Contrer les partisans de Jean Ping

Pour mieux contrer les partisans de son grand rival Jean Ping (ici à Libreville, en juillet) dans les médias, ABO a repris en main la parole de l’État. © STEVE JORDAN/AFP

Les deux représentants se sont d’ailleurs rencontrés très vite après la prise de fonctions d’« Ike », et Bilie-By-Nzé continue de prodiguer ses conseils. Officiellement, le président compte toujours sur le pilier de l’ex-Mouvement gabonais pour Ali Bongo Ondimba (Mogabo, dissous en 2015) pour contrer les partisans de Jean Ping dans les médias, et son influence serait donc intacte.

ABO n’a en réalité pas bouleversé ses troupes. Il a tenu sa promesse d’un remaniement consécutif au dialogue politique national, respectant plus ou moins les accords politiques qui en étaient issus. Pierre-Claver Maganga Moussavou est devenu vice-président, un poste avant tout honorifique, et René Ndemezo’o Obiang a intégré le Conseil économique et social. Mais les piliers, parmi lesquels Bilie-By-Nzé, sont restés les mêmes. L’ancien secrétaire général de la présidence Étienne Massard Kabinda Makaga a été reconduit à la Défense, tandis que Lambert-Noël Matha, proche d’ABO alors que celui-ci n’était pas encore chef de l’État, a conservé son poste à l’Intérieur et à la Sécurité.

Il n’a pas apprécié le peu de soutien que lui ont apporté certains de ses ministres lors de la présidentielle, explique un de ses conseillers

Côté ex-Mogabo, les « hommes du président », comme on les a rebaptisés, n’ont rien perdu de leur pouvoir. Ils ont obtenu le départ de Faustin Boukoubi du Parti démocratique gabonais (PDG, au pouvoir) mi-août et son remplacement par Éric Dodo Bounguendza, qui leur est plus proche. Simon Ntoutoume Emane n’est plus ministre mais reste conseiller du chef de l’État. Pacôme Moubelet Boubeya a quitté les Affaires étrangères mais a obtenu le poste stratégique – en matière de budget – qu’il convoitait à la Forêt et à l’Environnement.

Du côté des finances, Régis Immongault a été maintenu à l’Économie, Prospective et Programmation du développement. En première ligne face aux recommandations du FMI, il travaillera avec Jean-Fidèle Otandault, élu de Port-Gentil et proche de Maixent Accrombessi, passé du poste de directeur général du budget à celui de ministre du Budget.

Le chef de l’État a-t‑il cependant senti le besoin de réagir aux critiques concernant la trop grande influence des anciens du Mogabo ? La reprise en main de la communication est « un avertissement », estiment certains observateurs. « Il n’a pas apprécié le peu de soutien que lui ont apporté certains de ses ministres lors de la présidentielle, explique un de ses conseillers. Les scores obtenus dans certains fiefs n’ont pas été à la hauteur, et il a souhaité le leur faire comprendre à l’approche des législatives de 2018. »

Nouvelle phase

« On entre dans une nouvelle séquence du septennat, affirme Igor Simard, conseiller du chef de l’État. Jusqu’ici, il fallait gérer la crise née de l’élection présidentielle, mais nous passons désormais à une nouvelle phase, dans laquelle le président veut mieux contrôler l’action de ses ministres et l’efficacité de son administration. » Mi-septembre, ABO s’est ainsi attaqué à cette dernière afin de la « remettre au travail », confie un proche. La direction des impôts, celles du budget (qu’a quittée Jean-Fidèle Otandault), des douanes, de la dette, la Caisse des dépôts et consignations ont changé de tête. « C’était le bon moment pour promouvoir de nouvelles vocations et expliquer que l’enrichissement personnel était moins important que le développement du pays », assure Ike Ngouoni Aila Oyouomi.

Joël Ogouma, Rigobert Ikambouayat Ndeka et Paul Mapessi ont ainsi quitté des postes qu’ils occupaient de longue date. Le premier, après dix ans à la Direction générale des impôts, a été nommé directeur général adjoint du cabinet du président, où il vient renforcer le poids des financiers. Le second, resté huit ans à l’Office des ports et rades du Gabon (Oprag), a rejoint la direction générale de la Société équatoriale des mines, qui reste une place de choix. Quant au troisième, il a été évincé pour raisons judiciaires de la Société nationale des logements sociaux. Davantage de jeunes, de femmes, de société civile… La nouvelle communication d’Ali a martelé le slogan mais a parfois peiné à convaincre. « C’est de la poudre aux yeux, estime Serge Abessolo, ancien directeur des cérémonies à la présidence. La façon de faire reste la même : on nomme les gens par cooptation, voire en fonction de liens familiaux. »

Des courtisans

« On a surtout déplacé des gens et procédé à de nouvelles nominations familiales tout en conservant des courtisans interchangeables qui n’ont qu’un but : que rien n’évolue », regrette Jean Gaspard Ntoutoume Ayi, porte-parole de la Coalition pour une nouvelle république (CNR). Particulièrement visé : Albert Fabrice Andjoua Bongo Ondimba, demi-frère du chef de l’État. Le fils d’Omar Bongo Ondimba et de Marie-Madeleine Mborantsuo, présidente de la Cour constitutionnelle, a été nommé à la Direction générale du budget et des finances publiques, où son doctorat en médecine encourage les suspicions. « Autant en 2009 il y avait eu un vrai bouleversement, même si cela n’a rien donné ensuite, autant je ne suis pas sûr que ce soit le cas aujourd’hui », poursuit Ntoutoume Ayi.

« C’est l’échec du “tsunAli” de 2009 qui a conduit à l’élection désastreuse de 2016, conclut un habitué du Palais. L’important est donc de ne pas réserver le même scénario au deuxième épisode. » Gouvernement en ordre de marche sous la direction de la présidence, conciliation avec la frange modérée de l’opposition, administration au travail, réduction des dépenses… ABO espère insuffler l’ambition qui a caractérisé la période 2009-2012 tout en évitant l’enlisement. Mais le temps presse, alors que se profilent des législatives qui devront clore définitivement la crise postélectorale. « Demain sera meilleur qu’aujourd’hui », disait en son temps Omar Bongo Ondimba. Avec son « tsunAli II », son fils et successeur n’a qu’une obligation : le prouver.


Chaises musicales dans l’administration

Auguste Akomezogo, Direction générale des impôts.

Remplace Joël Ogouma, nommé directeur général adjoint du cabinet du président.

Fabrice Andjoua Bongo Ondimba, Direction générale du budget et des finances publiques.

Remplace Jean-Fidèle Otandault, nommé ministre du Budget.

Raymond Okongo, Direction générale des douanes.

Remplace Alain Ndjoubi Ossamy.

Sayid Abeloko, Office des ports et rades du Gabon.

Remplace Rigobert Ikambouayat Ndeka, nommé directeur général de la Société équatoriale des mines.

Hermann Nzoundou, Caisse des dépôts et consignations.

Remplace Alain Ditona Moussavou.

Hugues Mbadinga Madiya, Direction générale de la dette.

Remplace Thierry Minko.

Karine Arissani, Agence gabonaise du tourisme.

Remplace Gabriel Aworè Mayindo.

Joël Ntchoreret Mbiamany, Société nationale du logement social.

Remplace Paul Mapessi.

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