Essai : visite dans le temple en ruine de la mémoire coloniale

Jardin des colonies, de Thomas B. Reverdy et Sylvain Venayre, Flammarion nous promène au milieu des ruines d'un passé coloniale difficile à assumer. ©

L’écrivain Thomas B. Reverdy et l’historien Sylvain Venayre ont visité l’ancien Jardin d’essai colonial, à Paris. Promenade à travers les vestiges d’un passé qui ne passe pas.

En lisière du bois de Vincennes, à la frontière avec Nogent-sur-Marne, se trouve un espace vert peu connu du grand public. Rebaptisé Jardin d’agronomie tropicale, le lieu occulte aujourd’hui ses origines. Anciennement nommé Jardin d’essai colonial, il a été fondé par l’explorateur Jean Thadée Dybowski, au début du XXe siècle.

Thomas B. Reverdy et Sylvain Venayre y ont flâné ensemble pour en dévoiler les recoins et livrer un ouvrage original, Jardin des colonies. « L’idée d’écrire est venue du jardin lui-même, confie Thomas B. Reverdy. Depuis longtemps, c’est un lieu que l’on trouvait intéressant car il est très chargé, d’un point de vue historique d’une part mais aussi physiquement et visuellement avec ses ruines et ses friches. »

« Bordel mémoriel »

Les deux protagonistes, un jeune historien et un écrivain d’âge mûr, dont les noms sont ignorés tout au long du récit, se retrouvent devant le Musée national de l’histoire de l’immigration, ancien Palais des colonies, puis ils traversent progressivement le bois de Vincennes en longeant le lac Daumesnil avant de déboucher, par la porte chinoise, dans le Jardin d’agronomie tropicale. Une fois sur place, les auteurs commentent ce qu’ils voient.

Abandonnés sous les friches, les vestiges du passé colonial français disparaissent peu à peu et tombent en ruine. D’autres conservent un semblant d’apparence, mais sont parfois grossièrement modifiés et remodelés. Il en va ainsi d’un bâtiment togolo-camerounais datant de l’exposition coloniale de 1931. Pour rappeler à l’Allemagne sa défaite face à la France, qui venait de s’emparer du Togo et du Cameroun, il n’a pas été démonté. Mais, plus récemment, il a été transformé en un temple bouddhiste ! Empilés les uns sur les autres, les lieux, symboles et significations sont aujourd’hui flous, illisibles et effacés.

« L’apparence du jardin aujourd’hui est représentative du discours sur la colonisation, instrumentalisé par les politiques de façon souvent malsaine et qui comporte encore des ambiguïtés » raconte  Thomas B. Reverdy

Un véritable « bordel mémoriel » selon l’expression utilisée dans le livre et sur laquelle Thomas B. Reverdy revient. « L’histoire de ce temple bouddhiste est très parlante, on a fait n’importe quoi de ces bâtiments, de cette histoire. Le bordel mémoriel est une réalité et c’est aussi un bordel physique, car le lieu est en friche. L’apparence du jardin aujourd’hui est représentative du discours sur la colonisation, instrumentalisé par les politiques de façon souvent malsaine et qui comporte encore des ambiguïtés. En fait, la représentation est ambiguë, et l’Histoire illisible… »

Histoire encombrante

Plus loin dans le jardin, c’est une « mosquée fantôme » qui attire l’attention des deux promeneurs. Enfouie sous les arbres, le lierre et les feuilles mortes, la première mosquée voulue et érigée par l’État français n’est plus aujourd’hui qu’un cube de pierre grise, presque invisible. « Voici un autre exemple, flagrant, qui montre qu’on ne sait pas vraiment quoi faire de cette histoire qui encombre. Personne ne veut mettre en avant cette mosquée qui a été détruite et abandonnée, mais il n’est pas non plus possible de la nier. On se dit qu’il y a des liens entre le passé et le présent, mais il n’est pas facile de résoudre ce lien, de sorte qu’on est un peu perdu. »

Si à la lecture de Jardin des colonies, le lecteur prend conscience de l’histoire et de la symbolique du lieu, le promeneur du Jardin d’agronomie tropicale, lui, passe le plus souvent à côté. « Quand le marcheur se balade il est un peu chagriné, car les bâtiments sont en ruines. En revanche, la pagode tonkinoise plaît beaucoup, car c’est joli. Mais cette pagode est totalement fausse : elle a été refaite en 1967, à la suite d’un incendie, et même pas à partir des plans d’origine. C’est assez paradoxal… », confie l’écrivain.

Durant de nombreuses années, aucune indication ne figurait au côté des bâtiments. Aujourd’hui, des petits panneaux descriptifs et des photos d’époque renseignent les promeneurs, un premier pas vers la reconnaissance de l’Histoire.

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