Littérature : « Mon étincelle », l’ode à la liberté d’Ali Zamir

L’auteur comorien Ali Zamira a reçu le prix Senghor 2016 pour son premier roman. © Vincent Fournier/JA

À 30 ans, l’écrivain comorien Ali Zamir, ovationné l’an dernier pour son tout premier roman, publie "Mon Étincelle", un récit aux multiples ressorts tout aussi captivant.

«La littérature n’appartient à personne, c’est un monde libérateur et salvateur. » Quelle que soit la question posée, à propos d’Anguille sous roche, son premier roman, ou de son dernier-né, Mon Étincelle, Ali Zamir utilise dans sa réponse le mot « liberté » et le champ lexical qui s’y rapporte. « Comme Anguille, Étincelle rêve de liberté. Quand j’écris, je donne libre cours à mon esprit. J’écris pour me libérer et communiquer. »

Le jeune homme au sourire rare, au chapeau et costume gris, en est déjà à l’écriture de son troisième roman, mais juge que son meilleur texte n’a pas encore vu le jour. « Chaque fois que j’écris, je me dis que je peux faire beaucoup mieux », affirme-t-il.

Confiance

Toutefois, l’ancien étudiant en lettres modernes à l’université du Caire est bien loin de l’époque où il déchirait ses textes sans même les faire lire. « L’écriture est ma raison d’être. Je m’en suis rendu compte au cours de mon enfance, mais j’ai mis du temps à prendre confiance. »

Un écrivain est toujours somnolent

Il aura fallu qu’il comprenne que la littérature n’était la propriété de personne. « Dès lors, les choses sont devenues plus faciles. Quand j’écris, j’oublie tout le monde, j’oublie les critiques. Je me prépare à m’amuser et je m’enferme. Je rêve et je ne suis plus moi-même. Un écrivain est toujours somnolent. » Se couper du monde tout en s’amusant serait, pour l’écrivain, la seule façon de pouvoir écrire. « Il m’arrive de rire tout seul. » Et le lecteur rit avec lui tant les élucubrations de certains de ses personnages relèvent d’une cocasserie plutôt savoureuse.

Lever des tabous

C’est au Caire qu’a éclos son premier roman. Il était loin du pays. Comme pour Mon Étincelle, qu’il a rédigé en trois mois à l’occasion d’une résidence d’écriture à Montpellier – où il habite désormais depuis un an. « La distance avec les Comores me permet d’écrire librement. Je me sens moins vulnérable car la société comorienne est très sensible. Je me dis que je n’ai pas à obéir aux règles, aux traditions, à la religion. J’évite la chape de plomb qui pourrait me bloquer. Un journaliste m’a demandé si je n’avais pas peur des conséquences, car je lève des tabous en parlant ouvertement de sexe ou d’alcool. Je brave des interdits. »

Et de citer la mésaventure de la journaliste comorienne Faïza Soulé Youssouf, qui a vu son premier roman, Ghizza, susciter la polémique aux Comores, en 2015, pour sa verve trop militante et… libertaire. D’ailleurs, si avec Ali Zamir les Comores ont enfin leur premier écrivain primé à l’étranger, l’auteur a également eu droit à son lot de critiques. « On a notamment parlé de débauche, de personnages dévergondés. »

La littérature est une façon de donner la parole à ceux qui ne l’ont pas et de tendre la main aux autres

Mais le fil rouge de cette œuvre naissante, ce sont ses héroïnes au sortir de l’adolescence, qui s’épanouissent au gré des pages, deviennent femmes.

Devenir libre

« Elles sont aussi naïves que rusées, sourit celui qui leur a donné vie. Contrairement à Anguille, Étincelle n’a pas cette sensibilité consécutive à la douleur. Elle est bien plus épanouie, elle est synonyme d’espoir pour sa mère. Pour l’auteur que je suis, elle permet de représenter l’espoir qui manque à moult sociétés, dans moult pays. On y attend le changement en vain… Le désespoir s’installe et on préfère partir, dans des conditions parfois inhumaines. Avec Étincelle, avec l’écriture, je veux redonner cet espoir. La littérature est une façon de donner la parole à ceux qui ne l’ont pas et de tendre la main aux autres. En écrivant, je dis et j’affirme que nous pouvons vivre ensemble et partager, librement… »

Ces femmes en devenir adoptent parfois un discours féministe virulent bien éloigné de la naïveté qui transparaît de leurs péripéties… Elles s’attaquent ouvertement aux hommes, pointent du doigt la façon dont sont traitées les femmes, dénoncent le fait que les calamités naturelles portent souvent des prénoms féminins, etc. Ali Zamir serait-il féministe ? « Je ne sais pas… C’est peut-être parce que j’ai été élevé par ma mère et qu’elle m’a beaucoup soutenu. Je me sens vraiment protégé par elle. »

Passion

Ali Zamir aime aussi à relater des amours passionnées : « On ne peut écrire un roman sans passion. » Mon Étincelle est une histoire d’amour où viennent s’enchâsser d’autres récits. Une sorte de roman à tiroirs, un entrelacs de fils narratifs, où le lecteur se retrouve. Le talent de conteur d’Ali Zamir s’y exprime à merveille. « Le conte fait indéniablement partie de mon éducation et de ma culture », dit-il.

Son précédent ouvrage était écrit avec, pour toute ponctuation, des virgules et un point d’exclamation final : un texte libre « qui a la forme d’une anguille », une longue phrase d’un peu plus de 300 pages dont la fin ne révèle pas le sort de celle qui la déclame. Si la ponctuation conventionnelle fait son retour dans Mon Étincelle, c’est sans doute parce que le récit est un continuum d’instants suspendus.

Le premier trait de mon écriture est l’aventure verbale

Les échanges entre les protagonistes et les interventions de la narratrice à l’endroit du lecteur enrichissent l’idylle passionnée entre les personnages de Douleur et de Douceur. « Je m’amuse à braver les conventions littéraires. On n’est pas obligé d’écrire pour obéir aux règles. Le premier trait de mon écriture est l’aventure verbale. Elle continue, ici, avec cette polyphonie qui naît de la seule voix d’Étincelle. C’est une façon de dire que chaque procédé littéraire compte et, surtout, que tout le monde compte. »

Universel

C’est d’ailleurs parce que tout le monde compte qu’Ali Zamir affuble ses personnages de sobriquets qui prêtent à sourire. Dans Mon Étincelle défilent Calcium, Vitamine, Efferalgan et Dafalgan. Ces deux derniers sont ces médicaments que l’on trouve partout…

« C’est vrai ! Mais j’utilise surtout ces noms-là pour donner un aspect universel à mon récit. Je ne me contente pas d’écrire pour les Comoriens ou les Africains. Je veux que tout le monde se sente concerné. Cela me permet d’aller au-delà de ce qu’est la société comorienne, d’avoir plus de liberté. Et l’on m’attaque pour ça. On m’accuse de décrire les Comores comme “un monde de Blancs”. Mais je cherche à faire appel à l’autre, et cet autre n’est pas le continent africain. Je veux aussi éviter que les gens puissent se sentir visés. »

Dans ses écrits, il n’y a que le décor qui appartient à la réalité. « Ça m’est très personnel et ça me tient à cœur. C’est une façon de l’immortaliser. » Comme le quartier de Mjihari, à Mutsamudu, où il a grandi, des livres en main et des histoires plein la tête.

Lauriers et locutions latines

Aimant à jouer avec le langage, Zamir jongle avec un vocabulaire soutenu, de l’argot et des proverbes comoriens. « J’aime utiliser des mots hors du commun. Je considère qu’il n’y en a pas de trop vieux ou de trop vulgaires. Je mélange tout, chaque mot compte. Encore une fois, je cherche à échapper à la classification des textes. »

Il cultive aussi un goût prononcé pour les locutions latines (in petto, vade retro, hic et nunc, subito presto, etc.). Bien loin d’imaginer qu’Anguille sous roche serait acclamé ad libitum (prix Senghor du premier roman francophone 2016, réédité trois fois, traduit en anglais, allemand, italien et hollandais), le romancier reste pourtant prudent  : « Je ne m’attendais pas du tout à un tel succès, mais il est hors de question de me reposer sur mes lauriers. Je ne me considère pas du tout comme un grand écrivain. » Il y travaille.


Extrait

 

Ce tintamarre démesuré résonnait autour de moi. Tout à coup j’ai vu se faire jour la silhouette de Vitamine. Vitamine était mon seul et unique ami depuis mon arrivée en troisième du collège. Nous nous sommes rencontrés cette année. Il s’approchait avec son livre en couverture de velours rouge, le même livre que je le voyais porter dans ses mains depuis que je le connaissais. Il aimait bien ce bouquin. Un recueil de poèmes. Et pas n’importe lequel. Pour lui, c’est une sorte de chef-d’œuvre, j’imagine.

Il l’idolâtrait tellement que je serais prête à jurer qu’il dormait avec. Qu’il le serrait contre sa poitrine. Qu’il ne rêvait que de ses vers. C’est un recueil d’une variété de poèmes de différents auteurs. Je pense que c’est la raison pour laquelle Vitamine l’admirait. Déjà son titre est évocateur : Les Cent Plus Beaux Poèmes de la langue française. Ce n’était pas un centon. Non. Ce genre d’œuvre est d’ailleurs tombé en désuétude aujourd’hui. Je ne sais pas pourquoi.

Et une question me vient à l’esprit à l’instant même où je vous parle : s’il vous plaît, qui peut être sûr des plus beaux textes poétiques d’une langue ? Bizarre non ? Est-ce l’objet d’un oukase ? Moi qui croyais que chaque texte littéraire, comme chaque être humain, avait sa beauté, ses particularités et sa littéralité. Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà.

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