La case de l’Oncle Xi

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François Soudan est directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Les présidents congolais, Denis Sassou Nguesso, et chinois, Xi Jinping, le 5 juillet 2016 à Pékin. © Ng Han Guan / AP / SIPA

Petit conseil à ses pairs d’un chef d’État africain qui, après l’avoir expérimenté, s’en est trouvé fort aise (et dûment récompensé) : avant d’être reçu à Pékin par celui que The Economist qualifie d’« homme le plus puissant du monde » – le président Xi Jinping –, prenez soin de parcourir le recueil de ses discours et de vous renseigner sur sa biographie.

Puis demandez à visiter la grotte du Shanxi, où le jeune Xi a été rééduqué pendant sept ans. Agrémentez votre conversation de quelques fortes citations tirées des pensées de votre hôte (par exemple : « Les couteaux s’aiguisent sur la meule, comme le caractère se forge dans l’adversité »). Et si vraiment vous souhaitez repartir chez vous en laissant une bonne image, dites-lui combien son père, un ex-compagnon de Mao tombé en disgrâce pendant la Révolution culturelle, avait la tête dure. Il vous répondra invariablement : « C’est pour cela que les gens l’aimaient » – et il vous en saura gré.

Ces conseils sont précieux, car si les responsables du continent ont depuis longtemps pris l’habitude de fréquenter les chemins de la Chinafrique, ils ont tout intérêt à mieux connaître celui que les 89 millions de membres du Parti communiste chinois – qui vient de le réélire à sa tête à l’issue de son Congrès quinquennal – surnomment Oncle Xi. Au pouvoir depuis novembre 2012, Xi Jinping, 64 ans, a déjà fait oublier ses deux prédécesseurs, Hu Jintao et Jiang Zemin, pour se positionner comme le troisième jalon incontournable de l’histoire de la Chine contemporaine.

Il y a eu Mao et la lutte des classes, Deng Xiaoping, la libération des énergies et le capitalisme pragmatique, voici venu Xi Jinping et ce qu’il appelle « le rêve chinois », sorte de synthèse des deux précédentes étapes avec, en plus, la glorification de la culture traditionnelle de l’empire du Milieu. Dirigée avec une exceptionnelle rationalité depuis trente-cinq ans, la Chine est passée avec lui à la vitesse supérieure. Fini le temps de la patience, du profil bas et de l’apprentissage discret des règles de la mondialisation. Place à la sûreté de soi et à l’étalage d’une puissance hégémonique qui, en Afrique, impressionne et séduit à la fois.

Contrôle absolu

Existe-t-il pour autant un « modèle » dont les chefs d’État africains, qui pour la plupart reviennent fascinés de leurs visites en Chine, pourraient s’inspirer ? En première analyse, non, pas plus aujourd’hui qu’hier, quand les ouvriers chinois dépêchés par Mao posaient les rails du mythique Tazara, le Petit Livre rouge dans la poche. Lors de son discours fleuve (plus de trois heures !) du 18 octobre, devant le Congrès du parti, Xi Jinping a insisté sur la nécessité d’un contrôle politique absolu exercé par ce dernier sur la vie quotidienne du milliard et demi de Chinois. Ainsi que sur la poursuite du pacte en vigueur depuis trois décennies : croissance et amélioration spectaculaire des conditions de vie contre travail acharné et soumission politique. Aux yeux des dirigeants de Pékin, le repoussoir absolu, c’est Gorbatchev, Eltsine et l’effondrement de l’Union soviétique.

Fort d’un taux de popularité qu’un tout récent sondage de l’américain Pew Research Center estime à 80 %, Xi Jinping peut se permettre d’étouffer une dissidence très minoritaire. Tout cela, on le voit, n’est guère reproductible en Afrique : univers culturel, industrialisation, sacralisation du travail, construction des États-nations, rapports à l’individu, mais aussi niveau d’appropriation des règles dites universelles de la démocratie, rien n’est comparable.

Chinois et Africains se comprennent

Sauf que, à la grande différence des Occidentaux, les Chinois ont une expérience historique et un point de vue sur le monde qui, de plus en plus, « parlent » aux Africains. Eux aussi ont connu l’humiliation impérialiste, les traités inégaux et les puissances prédatrices – européennes, russe, japonaise. Eux aussi ont été subjugués, et l’époque où la dynastie impériale fut réduite à l’impotence par la tutelle étrangère est considérée par eux-mêmes comme la plus sombre de leur histoire. Le « rêve chinois » des compatriotes de Xi Jinping, qui est de vivre à l’occidentale sans la férule des Occidentaux, d’être modernes tout en rejetant le contrôle de la « communauté internationale » (en réalité, américano-européenne) sur l’évolution, la conception et la narration du monde, ainsi que sur la dénomination de la réalité et la hiérarchie des valeurs ; ce rêve-là sera de plus en plus exportable sur le continent africain.

Il faudra s’y faire : l’Occident n’est plus le maître du monde, et l’heure est révolue où il imposait seul ses valeurs, par force ou par décret. Un temps pôle de secours pour autocrates africains aux abois, la Chine d’Oncle Xi est en passe de devenir un pôle dominant qui, mieux que les États-Unis de Donald Trump, tient compte de la sauvegarde écologique de la planète et de la paix dans le monde, et se considère aussi légitime que l’Occident à définir le bien et le mal.

Le fait que cette évolution relègue les processus démocratiques au rang d’accessoires est parfaitement assumé à Pékin, où l’on considère que lesdits processus découlent de dynamiques internes à chaque société, non des injonctions extérieures. Comme me le confiait un ambassadeur chinois en poste dans un pays d’Afrique centrale : « Contrairement à mes collègues occidentaux, je ne reçois pas les opposants. Jusqu’au jour où ils arrivent au pouvoir. Ils le savent bien, c’est pourquoi ils ne s’en formalisent pas. » C’est sans doute ce qu’on appelle un partenariat gagnant-gagnant…

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