Arts plastiques : ces femmes qui défendent leurs droits en mettant leur corps en scène

Julile I Parktown, Johannesburg, 2016 © Zanele muholi, courtesy of Stevenson and Yancey Richardson

À l’instar de la Zimbabwéenne Kudzanai-Violet Hwami ou de la Sud-Africaine Zanele Muholi, nombre de femmes artistes utilisent leur corps dans leur art pour défendre leurs droits et leurs choix.

La jeune femme ne nous regarde pas. Elle est debout, nue, le ventre en avant, une jambe relevée, son sexe présenté frontalement, avec défi. Nulle pornographie pourtant dans cette peinture de l’artiste zimbabwéenne Kudzanai-Violet Hwami, mais une fière affirmation de soi qui se lit sur le visage fermé et dans le blanc de ces yeux sévères – lesquels ne font aucun cas des mains qui voudraient atteindre le corps sculptural, depuis le pourtour de la toile.

Présentée en octobre lors de la foire d’art contemporain africain 1:54, à Londres, par la Tyburn Gallery, cette large peinture de 1,70 m sur 2 m est tout à fait représentative du travail de la jeune plasticienne, jouant sur le contraste entre la présence intense de corps noirs, réalistes, figuratifs, comme modelés dans la pâte de la peinture, et des arrière-plans colorés plus ou moins abstraits.

Épurer la mise en scène

« J’essaie d’accentuer la présence du corps, affirme Kudzanai-Violet Hwami. Ôter les éléments de décor des photographies originales me permet de modifier l’histoire que raconte une peinture. L’idée m’en est venue à force de regarder des clichés de modèles africains posant devant des fonds de couleurs à la fois vives et vibrantes.

C’était vraiment saisissant d’étudier ces images et de s’attacher aux effets de la juxtaposition entre une peau sombre et un turquoise ou un rouge vifs. Aujourd’hui, c’est pour moi une manière de dire : “Je suis là. Regarde de près.” »

Provocation volontaire

Longtemps, la plasticienne a travaillé avec des photos glanées sur internet, procédant ensuite à des collages, puis retranscrivant les images obtenues sur la toile, à l’huile et à l’acrylique. Avec Dance of Many Hands, réalisée en 2017, elle va plus loin en se représentant elle-même, conquérante, à côté d’un palmier planté dans un pot trop petit pour lui.

Peut-être faut-il lire dans ce tableau une allégorie de l’émigration, du déracinement, mais il faut surtout y voir la fière affirmation de ce qu’est l’artiste, femme, noire, homosexuelle, zimbabwéenne, londonienne… ce tout indivisible qui forme un être libre.

Ses œuvres sont une prise de pouvoir et une libération

Parmi ses références, la jeune femme met en avant les peintres américains Henry Taylor et Kerry James Marshall, qui ont placé le corps noir au cœur de leur création. Explorant des thèmes classiques – la vérité, la mort, le sexe, l’enfance, le quotidien – sans virulence, Kudzanai-Violet Hwami privilégie des poses étranges, parfois peu naturelles, libérant les corps prisonniers du papier glacé des photographies.

Ses œuvres sont une prise de pouvoir et une libération, une manière de dire que notre corps et notre histoire nous appartiennent.

Un support pour défendre la cause homosexuelle

Une démarche qui n’est pas tout à fait différente de celle de la « militante visuelle » Zanele Muholi, qui expose jusqu’au 24 octobre (Autograph ABP, Londres) sa série de photographies baptisée Somnyama Ngonyama (« Salut, la lionne noire »). Depuis longtemps engagée en faveur de la cause homosexuelle, la plasticienne sud-africaine a créé en 2009 le site Inkanyiso (« lumière », en zoulou), où ont été consignés les témoignages de femmes racontant le quotidien des lesbiennes sud-africaines.

Nous vivons noirs trois cent soixante-cinq jours par an et nous devrions parler sans peur », écrit l’artiste

Zanele Muholi est surtout connue pour ses très nombreux portraits en noir et blanc (séries Being et Faces and Phases) de ces femmes souvent considérées avec mépris, qu’elle a su capter sans pathos ni victimisation excessive. Mais, dans sa nouvelle série, déjà exposée aux Rencontres d’Arles (France) en 2016, elle se livre au jeu de l’autoportrait. Elle incarne ainsi des personnages archétypaux, à la limite de la dérision, et force le noir de sa peau pour mieux l’affirmer.

De l’enveloppe corporelle aux flux internes 

Pulvérisant les codes de la photo ethnographique, elle utilise différents accessoires pour mettre en question différents thèmes politiques, économiques, sociaux, environnementaux. Intense, son regard plein de défi fascine, à l’instar de celui de Kudzanai-Violet Hwami.

« La réalité, c’est que je ne fais pas semblant d’être noire, écrit-elle. C’est ma peau, et cette expérience est profondément enracinée en moi. Tout comme nos ancêtres, nous vivons noirs trois cent soixante-cinq jours par an et nous devrions parler sans peur. »

Elles sont les porte-parole de celles et ceux qui n’ont pas les moyens de faire entendre leur voix

Exposée elle aussi lors de la foire 1:54 par la galerie A. Gorgi, la jeune plasticienne Aïcha Snoussi pousse la démarche au-delà de la peau, pénétrant d’une certaine manière au cœur du corps, dans les replis secrets de la chair. Avec Bugs (Anticodexxx), elle propose une série de dessins et de « découpages » réalisés sur d’anciens cahiers d’écolier achetés au kilo dans une rue commerçante de Tunis.

Un art libéré des diktats

« En dessinant dessus, en découpant, charcutant, déchirant, je construis une sorte d’anti-­encyclopédie », explique l’artiste. Certains dessins, mi-organiques, végétaux ou mécaniques propulsent le visiteur dans le flux, dans les entrailles mêmes de l’existence : ce qu’il regarde vit, palpite, en restant éloigné de toute forme connue. Certains sont d’un rouge dense quand d’autres se déploient en noir.

Snoussi se permet aussi de déchirer ses carnets, d’y ouvrir des orifices qui peuvent faire penser à des sexes féminins ou à des blessures. Posés à plat, ouverts, les cahiers peuvent être manipulés à l’envi. Ils ne sont plus le réceptacle d’un savoir dicté par une quelconque autorité, religieuse, morale, intellectuelle, même quand ils sont sur un porte-Coran. Le monde des livres, celui du savoir et de la foi, est progressivement gangrené – ou reconquis ? – par le vivant.

Artistes et représentantes des femmes oppressées

Trois artistes, trois femmes, qui à leur manière affirment à travers leur art leurs droits sur leur sexualité, sur leur corps, et plus généralement sur leur vie et la façon de la mener. D’autres exemples, il en existe des dizaines : la Kényane Wangechi Mutu ou la Sud-Africaine Mary Sibande tentent, elles aussi, par leurs vidéos, leurs sculptures, leurs tableaux, de reconquérir ce dont un monde machiste et raciste les a trop longtemps privées.

Certains leur reprocheront d’appartenir à un cercle de privilégiées, mais sans doute faut-il les voir comme des porte-parole de celles et ceux qui n’ont pas les moyens de faire entendre leur voix.

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