Les chaises de Nuremberg

par

Fouad Laroui est écrivain.

Sculpture de Willy Brandt, ancien chancelier et président du parti Social Démocrate allemand, à Berlin, le 28 août 2017. © Michael Sohn/AP/SIPA

Dans le Nürnberger Nachrichten (on devrait lire plus souvent ce journal) daté du 11 octobre 2017, on pouvait lire en première page que la section locale du SPD, le parti social-démocrate allemand, exigeait plus de chaises dans le domaine public.

J’ai relu l’article, médusé. Eh oui, il ne s’agissait pas de sièges (électoraux), mais de chaises. Le meuble. Le repose-séant. Le truc à quatre pieds.

En allemand dans le texte, ça se dit Sitzgelegenheiten. (Qui a crié « À vos souhaits ! » ? Mauvais plaisants !)

Dans le petit café en face de l’imposante église St. Lorenz, où je lis ce respectable journal local, quelques clients placides rêvassent en sirotant leur café. Une radio diffuse de la musique classique en sourdine.

C’est une certaine Christine Kayzer, gloire locale du SPD, qui mène l’action. Des chaises, nom de D… ! Sur la place du marché, devant la maison de retraite, derrière la Poste, partout !

À l’origine, le SPD sauvait la dignité de l’Allemagne

Rappelons tout de même que le SPD a été créé en 1875 (sous le nom de SAP), qu’il est le plus vieux parti d’Allemagne, qu’il a compté parmi ses fondateurs de rudes révolutionnaires, comme August Bebel et Wilhem Liebknecht, des proches de Karl Marx.

Le SPD se battait alors pour les ouvriers, leurs droits, leur dignité. Ce fut lui qui créa la république de Weimar en 1919, après ce qu’on appelle la Révolution allemande. Après l’arrivée au pouvoir de Hitler, le SPD fut le seul parti à ne pas lui voter les pleins pouvoirs.

 Ayant réglé tous les problèmes, que reste-t-il, comme souci ? La chaise

Il sauva ainsi l’honneur de l’Allemagne. Des milliers de militants du SPD périrent dans les camps de concentration. Une histoire héroïque, en somme.

Aujourd’hui, des problématiques mineures 

Et maintenant, leurs héritiers, à Nuremberg, s’inquiètent du confort culier de leurs concitoyens. La moitié de la population est obèse, elle ne peut pas marcher longtemps. D’où, ma foi, la chaise. Noble ambition.

J’ai l’air de me gausser, comme ça, des édiles nurembergeois, mais pas du tout. En fait, je les admire. Ayant réglé tous les problèmes, l’emploi, l’habitat, le pouvoir d’achat, les programmes scolaires, l’eau et l’électricité, les privilèges des bouilleurs de cru, le ramassage des ordures ménagères, la gestion des parcs, la nourriture des chats errants, que reste-t-il, comme souci ? La chaise.

Discours stériles

Les économistes nous parlent de PNB, PIB, indice de développement humain, croissance, etc. On n’y comprend rien. C’est du chinois. « L’accélération de la décroissance du PNB augmente lentement », ça vous dit quelque chose ? Moi non plus. Eh bien, au diable les statistiques !

Pour comprendre quelque chose à la santé économique de nos pays, il nous faut surveiller les délibérations des conseils municipaux, à Casablanca, Tunis, Alger, Ouagadougou, Dakar ou Yaoundé. Le jour où ils s’inquiéteront du nombre de chaises dans l’espace public, on saura alors, sans l’ombre d’un doute, que tout va bien.

L’Allemagne en est là. La fin de l’Histoire, que Fukuyama annonçait, est désormais un fait. Coupez ! Il est temps de s’asseoir.

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