Kaouther Ben Hania : « En Tunisie, la parole sur les violences sexuelles s’est libérée »

L’actrice Mariam Al Ferjani dans "La Belle et la Meute". © jour2fete

Le nouveau film "La Belle et la Meute" de la réalisatrice tunisienne Kaouther Ben Hania, revient sur le viol d’une jeune femme qui eut le plus grand mal à porter plainte contre les deux policiers qui l’avaient agressée.

En l’espace de quelques années et de deux films marquants, Kaouther Ben Hania, 40 ans, s’est imposée comme une figure incontournable d’un cinéma tunisien en plein renouvellement avec l’apparition de réalisateurs comme Mohamed Ben Attia, l’auteur de Hedi, primé au festival de Berlin en 2016, ou Leyla Bouzid, récompensée aux Journées cinématographiques de Carthage (JCC) en 2015, avec À peine j’ouvre les yeux.

En 2014, Ben Hania se fait connaître avec Le Challat de Tunis, où elle raconte non sans humour, en se mettant elle-même en scène, la traque d’un pervers qui a attaqué des femmes, balafrant leurs fesses au couteau, dans les rues de Tunis. Après avoir obtenu le Tanit d’or des JCC de 2016 avec le documentaire Zaineb n’aime pas la neige, elle fait à nouveau sensation avec La Belle et la Meute, qui été retenu dans la dernière sélection officielle du Festival de Cannes.

Allier réalisme et fiction

Titulaire d’un master à la Sorbonne obtenu avec un mémoire intitulé « Le documenteur : la fiction avec ou contre le documentaire », la pétillante Kaouther Ben Hania n’a cessé d’explorer cette question en pratique, dans des œuvres qui entendent capter le réel. C’est plus que jamais le cas avec La Belle et la Meute, inspiré d’un fait divers authentique.

Portrait sociologique de la Tunisie contemporaine, ce film choc échappe à toute classification

Le film évoque en effet, peu après la révolution, le viol par deux policiers tunisiens d’une jeune femme, Mariam, surprise avec un homme dans une voiture. Une victime qui aura ensuite le plus grand mal, c’est une litote, à déposer une plainte durant la nuit qui suit l’agression.

Un long-métrage qui se présente comme une chronique de ces vingt-quatre heures de cauchemar à travers une suite de longs plans-séquences. Drame psychologique, thriller, portrait sociologique de la Tunisie contemporaine, ce film choc singulier échappe à toute classification.

Jeune Afrique : On présente La Belle et la Meute comme votre deuxième film de fiction. Mais le long-métrage qui vous a fait connaître, Le Challat de Tunis, n’était-il pas plus proche du documentaire que de la fiction ? Et votre dernière réalisation n’est-elle pas encore dans un entre-deux ?

Kaouther Ben Hania : Non, Le Challat, c’est une fiction. C’est vrai qu’il évoque une histoire réelle et qu’il y a des personnages réels, y compris moi-même, qui jouent leur propre rôle, mais tout est mis en scène. C’est écrit, répété, de bout en bout, autant que La Belle et la Meute. Mon souci était d’arriver à donner l’impression que toutes les situations étaient prises sur le vif, mais ce qui relevait du pur documentaire ne dépassait pas 10 % du contenu du film.

Même pour tourner une véritable fiction, il vous faut forcément partir d’une histoire vraie se passant dans votre pays ?

Pas nécessairement. J’ai deux projets de film, un documentaire – sur une mère tunisienne qui a vu deux de ses quatre filles partir rejoindre Daesh – et une fiction, qui s’intitule pour l’instant L’Homme qui avait vendu sa peau et se passera au Liban, en Libye et en Europe.

Tous les éléments du drame sont là, je n’ai donc pas besoin d’inventer

Jusqu’ici, j’ai trouvé dans le réel des histoires que je trouvais très intéressantes. La réalité, en Tunisie mais aussi ailleurs, est foisonnante, conflictuelle et propose des sujets qui parlent naturellement à tout le monde. Tous les éléments du drame sont là, et je n’ai donc pas forcément besoin d’inventer.

De toute façon, quand on imagine un film, on est influencé, on s’inspire des personnes qu’on a connues pour créer les personnages, même dans un film de genre, y compris s’il s’agit de science-fiction.

Vos modèles viennent-ils plutôt du documentaire ou de la fiction ?

Ma première tentative pour tourner, alors que j’étais dans une école de cinéma – après avoir abandonné des études commerciales entamées pour satisfaire mon entourage, et qui m’ennuyaient terriblement –, ce fut une fiction. Mais cela s’est très mal passé, notamment avec des techniciens plus âgés qui entendaient me faire la leçon, au point que j’ai pensé à ce moment-là que la réalisation n’était peut-être pas un métier pour moi…

Je m’étais alors tournée vers l’écriture de scénarios et j’ai été conduite, en cherchant des sujets, à travailler sur le réel. Il m’est apparu qu’à vouloir ordonner et cadrer ce réel si riche et si désordonné on ne faisait que poursuivre, certes d’une autre manière, l’acte d’écriture. Puis, en voyant qu’avec la caméra, cette sorte de microscope, on captait des émotions, je me suis réconciliée avec la fiction.

En voyant qu’avec la caméra on captait des émotions, je me suis réconciliée avec la fiction

D’ailleurs, quand je regarde des films, et j’en regarde beaucoup, c’est dans tous les genres. Des films d’auteur, mais aussi des films d’action ou d’horreur. Au cours de mon adolescence, j’ai vu quantité de films de Bollywood trouvés au vidéoclub et je me souviens avoir été très marquée, ensuite, par la découverte du premier véritable long-métrage qui me permettait de m’identifier à son héroïne : Carrie, de Brian De Palma.

Oui, le cinéma, et pas seulement la littérature comme je le croyais jusque-là, pouvait parler de choses personnelles, de l’intime. Et les réalisateurs que j’aime particulièrement sont ceux qui semblent mêler le réel et la fiction et qui captent l’humain, les émotions – comme l’Iranien Asghar Farhadi, le Roumain Cristian Mungiu ou, bien sûr, Abbas Kiarostami. Des auteurs pour lesquels, comme pour moi, chaque nouveau film est une nouvelle aventure.

Dans La Belle et la Meute, on évoque à peine la révolution tunisienne alors que le film se passe juste après. Une volonté de signifier que les choses, si l’on parle d’abus sexuel, ne sont pas si différentes aujourd’hui ?

Je n’aime pas qu’on puisse avoir cette impression. Il y a bien des choses dans le film qui montrent qu’on est après Ben Ali. On voit bien, à la fin, que les policiers ont peur de cette femme violée qui s’est acharnée à porter plainte contre eux, ce qui aurait été impensable auparavant. Ils savent pertinemment que, désormais, ils doivent se sortir légalement de cette situation.

 L’appareil sécuritaire qui était là sous Ben Ali est toujours présent

Le film montre en effet ce qui résiste au changement dans cette période de transition vers une véritable démocratie. Et l’appareil sécuritaire qui était là sous Ben Ali est toujours présent. Mais le seul fait que mon film existe, financé en partie par le ministère de la Culture tunisien, qu’il évoque un fait divers mettant en cause la police et qu’il ait fait beaucoup de bruit suffit à signifier qu’il y a eu un grand changement. Rien ne peut plus être comme avant. La parole, surtout, s’est libérée.

Avez-vous pris beaucoup de libertés avec l’histoire rapportée dans le livre de témoignage qui a inspiré le film ?

Je n’ai pas été fidèle au récit de l’affaire, j’ai changé beaucoup de choses. Le personnage principal, Mariam, a été grandement transformé. De même que son copain, Youssef, qu’elle croise le soir même dans le film, avant de partir avec lui, alors que dans la réalité les deux se connaissaient depuis un certain temps. Quant aux personnages des policiers, ils sont inventés.

Quand elle a lu le scénario, Meriem Ben Mohamed, la véritable victime, auteure du livre dont je me suis inspirée – Coupable d’avoir été violée –, n’a guère aimé ce qu’elle a découvert, disant ne pas se reconnaître dans le personnage de Mariam. Je comprends parfaitement qu’elle ait pu se sentir trahie.

Mais pourquoi avoir tant modifié l’histoire ?

Faire une reconstitution ne m’intéressait pas. L’histoire de cette fille très courageuse qui a vécu ce moment horrible m’a évidemment fascinée, mais si on en reste au fait divers, on rapporte quelque chose qui s’est déjà souvent passé, hélas, en Tunisie comme ailleurs dans le monde. Il s’agit du pain quotidien de la police et des hôpitaux.

Quand un film vous touche, peut-être fait-il un peu évoluer votre rapport au monde

C’est pourquoi, en plus d’un évident souci éthique, je n’ai pas montré la scène de viol et je me suis plutôt attachée à ce qu’elle provoque quand Mariam entend faire respecter ses droits et vit un nouveau cauchemar.

Pensez-vous que ce film, vu son sujet, peut être utile pour les femmes et leurs combats, particulièrement en Tunisie ?

Utile ? C’est une question qu’on se pose souvent à propos du cinéma. Est-ce que les films peuvent changer telle ou telle chose ? Pas tellement, me semble-t-il. Mais, quand un film vous touche, peut-être fait-il un peu évoluer votre rapport au monde, voire vous aide à prendre conscience de certains problèmes.


Mariam Al Ferjani : coup de maître pour la belle

Quand nous l’avons rencontrée sur la terrasse du pavillon tunisien du Festival de Cannes, Mariam Al Ferjani venait de voir La Belle et la Meute, présenté la veille pour sa première. Elle était encore sous le coup de l’émotion, très touchée par l’accueil de ces spectateurs qu’elle avait vus pleurer pendant la projection.

Comment s’était-elle trouvée sur l’écran ? Plutôt bien, répondait-elle sobrement sans se départir de cet air sérieux qui semble la caractériser. Il est vrai que l’enjeu pour elle était d’importance. En jouant le rôle de « la belle », elle a en effet obtenu, à 28 ans, après une première expérience dans un court-métrage de Leyla Bouzid, son premier grand rôle.

Un travail exigeant

Elle vit entre l’Italie, où elle a rejoint une école de cinéma après des études de médecine, et la Tunisie : « Je suis une nomade, dit-elle en souriant, et cela me plaît. » C’est sur une vidéo que la réalisatrice a découvert son visage « intéressant », même s’il a fallu du temps ensuite, de nombreuses rencontres et des essais pour concrétiser l’affaire. Difficile de commencer en haut de l’affiche ?

« Ce qui a été difficile, surtout, c’est de tourner dans un film composé uniquement de longues scènes, avec beaucoup de contraintes techniques. Il suffisait que l’on se trompe lors d’une séquence pour qu’il faille tout recommencer. Il y a des scènes qu’on a tournées quarante fois ! Kaouther Ben Hania était très exigeante. Mais j’aime cela. »

Le début d’une carrière assurée

La cinéaste témoigne pour sa part de l’engagement total de Mariam, qui a travaillé d’arrache-pied pour se préparer à ce rôle qui lui tenait à cœur : « Dès la lecture du scénario, j’ai eu une énorme envie de participer à ce film dont l’héroïne était une femme qui manifestait une telle force, un tel souffle, une telle volonté afin de faire reconnaître ses droits. »

L’avenir ? « Grâce à ce film, qui a déjà bénéficié d’une grande visibilité, je pense pouvoir continuer à jouer. Il y a déjà des projets qui devraient aboutir, aussi bien en Tunisie qu’en Italie, et même ailleurs. » Nul doute, après cette performance, qu’on reverra Mariam Al Ferjani en haut

Couverture

Exclusivité : - 30% sur votre édition digitale


Couverture

+ LE HORS-SERIE FINANCE OFFERT dans votre abonnement digital. Accédez à toute l'actualité africaine où que vous soyez !

Je m'abonne à Jeune Afrique