Mohamed Boussaid : « La vocation continentale du Maroc ne repose pas sur une vision mercantiliste »

Mohamed Boussaid, ministre de l’Économie et des Finances. © MOHAMED DRISSI KAMILI pour JA

Évolution des aides, des échanges, des partenariats, et enjeux d’intégration : le ministre de l’Économie et des Finances du Maroc revient sur les défis de la stratégie de codéveloppement.

Malgré son agenda chargé, loi de finances oblige, le grand argentier du royaume arrive toujours à libérer un créneau quand il s’agit de parler Afrique. « Le continent est une priorité de la politique extérieure du royaume. C’est un engagement en faveur du codéveloppement et de l’émergence de l’Afrique, porté par la vision que Sa Majesté le roi Mohammed VI a mise en œuvre depuis son intronisation », affirme celui qui a accompagné le souverain dans ses nombreuses tournées africaines.

Pour le ministre des Finances, les relations entre le royaume et son continent se développent jour après jour et devraient encore libérer leur potentiel au fil des années. Entretien.

Jeune Afrique : Malgré l’indéniable dynamisme de la politique africaine du Maroc, l’Afrique subsaharienne représente à peine 3 % des échanges extérieurs du pays. Alors, comment libérer ce potentiel que l’on dit « bien réel » ?

Mohamed Boussaid : Il faut noter que la part de l’Afrique subsaharienne dans nos exportations a doublé, passant de 3,5 % en 2008 à 7 % en 2016. La progression est encourageante, mais elle reste en-deçà de ce qu’elle pourrait être au regard du foisonnement d’accords de partenariats que le Maroc a conclus avec plusieurs pays et groupements régionaux, du potentiel de coopération et des perspectives qui se profilent depuis le retour du Maroc à l’Union africaine.

En plus de la mise en œuvre réussie de ces accords, libérer le potentiel des échanges commerciaux repose aussi sur la multiplication des connexions directes entre le Maroc et ces pays. Sur ce volet, il faut rappeler que la Royal Air Maroc dessert plus de 30 destinations, avec 170 vols hebdomadaires vers les principales villes du continent. Et, grâce au port Tanger Med, des liaisons hebdomadaires sont aussi assurées avec près de 35 ports en Afrique de l’Ouest. À cela s’ajoutent d’autres facteurs d’appui, comme l’amélioration de l’assurance à l’export et le soutien des opérations d’ouverture de lignes de crédit pour la garantie de paiement des transactions commerciales.

Comment le Maroc peut-il tirer profit de la future zone de libre-échange continentale que l’Union africaine veut mettre en place ?

Cette zone de libre-échange permettra de donner une forte impulsion aux échanges commerciaux intrarégionaux, qui affichent encore un niveau très bas. Ils représentent moins de 17 % du commerce total du continent en 2016, alors qu’en Europe, par exemple, ce taux culmine à 68,5 %.

Le commerce intrarégional demeure une source intarissable de création de richesse et contribue à l’édification de profils de spécialisation économique compétitifs. De toute évidence, la zone de libre-échange continentale profiterait du dynamisme de l’économie marocaine et de son positionnement géostratégique auprès des acteurs clés du système mondialisé. Elle constituerait aussi un levier de diversification de l’offre marocaine exportable, notamment au niveau des marchés dynamiques de l’Afrique australe et de l’Afrique de l’Est. In fine, cette zone de libre-échange consacrerait le statut de hub régional que le Maroc est en train d’édifier dans une multitude de domaines, notamment le transport, la finance, la formation et l’éducation.

Le secteur industriel a encore du mal à s’exporter en Afrique. Pour la période 2008-2015, ce secteur ne représentait encore que 5,6 % du stock des investissements directs étrangers [IDE] marocains, largement dominés par les finances et les télécoms. Comment diversifier ce portefeuille ?

En 2016, la part de l’industrie a représenté 70 % des IDE marocains en Afrique, avec plus de 2,2 milliards de dirhams [environ 196,2 millions d’euros] investis. Les accords importants signés récemment indiquent que cette dynamique est bien engagée. Ces projets portent notamment sur la production d’engrais au Gabon, au Rwanda, en Éthiopie et au Nigeria, sur le ciment – dans une dizaine de pays –, sur l’industrie pharmaceutique en Côte d’Ivoire et au Rwanda, le montage de camions au Sénégal, l’industrie agroalimentaire en Guinée, au Bénin, au Cameroun, en Éthiopie, en Côte d’Ivoire, en Mauritanie et en Tanzanie, ou encore sur la literie , notamment en Côte d’Ivoire. On constate donc que le processus de diversification des investissements marocains en Afrique est bel et bien enclenché.

La quasi-totalité des IDE du pays sur le continent est portée par de grands groupes. Comment appuyer les PME-PMI désirant s’implanter en Afrique ?

Les PME-PMI marocaines ont toute leur place en Afrique. Bien entendu, ce processus nécessite, d’abord, une forte volonté de la part de ces entreprises de s’embarquer dans une expérience internationale et d’identifier des niches, voire des opportunités de joint-ventures avec des entreprises locales, afin d’optimiser leur accessibilité aux marchés. L’appui et l’accompagnement des pouvoirs publics apparaissent déjà dans le cadre des accords de coopération et des mesures de facilitation avec les pays partenaires, ainsi qu’à travers les actions de sensibilisation et de mise en réseau menées par les organismes de promotion économique.

Le FMI, comme certaines agences de notation, a alerté quant au niveau d’exposition des banques marocaines en Afrique. Faut-il s’en inquiéter ?

La dernière mission d’évaluation du secteur financier, menée conjointement par le FMI et la Banque mondiale en 2015, a conclu qu’il existe une exposition marginale directe entre les banques marocaines et leurs filiales africaines pour les crédits ou les dépôts. En d’autres termes, l’impact sur leurs résultats s’élève à environ 1 % du capital réglementaire de nos trois banques implantées à travers le continent ; quant à l’impact sur le ratio d’adéquation du capital, il est négligeable.

Par ailleurs, Bank Al Maghrib [la Banque centrale] améliore de manière continue sa surveillance transfrontalière, et un dispositif de contrôle a été renforcé à travers le déploiement d’une approche de scoring [notation/évaluation] des implantations de ces groupes en Afrique. Aussi, la coopération avec les banques centrales du continent a été renforcée par la conclusion de deux nouvelles conventions de coopération et la révision de deux anciens accords, afin de couvrir le traitement des difficultés bancaires et la coordination en matière de gestion des crises.

Le processus d’adhésion du Maroc à la Cedeao est en bonne voie [lire pp. 78-82]. Quelles en seront les retombées sur l’économie du pays ?

La demande d’adhésion du Maroc à la Cedeao est une suite logique du retour du royaume à sa famille institutionnelle africaine. L’appartenance à des communautés régionales est l’un des canaux essentiels par lesquels transitent les rapports d’un pays membre avec l’Union africaine. Cette adhésion se justifie aussi par la qualité exceptionnelle des relations du Maroc avec plusieurs pays membres de la Cedeao, en plus des opportunités économiques qu’elle recèle. Actuellement, la Cedeao représente 50 % à 60 % des exportations marocaines vers l’Afrique subsaharienne, mais sa part dans les exportations totales du Maroc – quoique en progression encourageante (3,8 % en 2016, contre 1,1 % en 2000) – demeure limitée. En acquérant le statut de membre à part entière de la Cedeao, le Maroc aura donc accès à ce marché en franchise des droits de douane, sans oublier la suppression des obstacles non tarifaires.

Le Maroc a-t-il les moyens de poursuivre sa stratégie africaine dans de telles proportions ? À combien se chiffrent les aides accordées par le royaume aux pays africains ?

La vocation africaine de notre pays ne repose ni sur une vision mercantiliste ni sur un point de vue strictement financier. Elle relève d’une conviction profonde de la nécessité de renforcer l’intégration régionale, dans toutes ses dimensions.

En conséquence, les appuis accordés aux pays africains frères revêtent un caractère beaucoup plus institutionnel que financier et n’ont pas d’impact significatif sur les finances publiques de notre pays. Ainsi, l’essentiel de l’appui apporté par le royaume prend la forme d’assistance technique et de partage d’expertise dans les domaines où il dispose d’un savoir-faire reconnu, notamment dans l’agriculture, l’énergie, la pêche, la formation professionnelle, la logistique, ainsi que dans le cadre des rencontres institutionnelles des différentes commissions mixtes entre le Maroc et ses partenaires africains.

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