Sénégal : Thione Seck, entre faux billets et vrais Kleenex

La star du mbalax a, selon un de ses proches, été victime d’une arnaque. © ADOUCOURE/Erick AHOUNOU

Soupçonné d’avoir participé à un trafic de plusieurs millions d’euros, le musicien risque la cour d’assises. Mais la somme contrefaite serait en réalité bien inférieure. Ce que la justice tarde à admettre.

À l’heure où la présidence sénégalaise entend partir en croisade contre les informations frelatées, communiquant autour du nouveau hashtag #StopFakeNews, les conseillers du Palais de la République devraient se pencher rétrospectivement sur l’affaire Thione Ballago Seck, qui défraya la chronique il n’y a pas si longtemps. Quel plus bel exemple, en la matière, que la procédure judiciaire qui vise depuis plus de deux ans la star du mbalax et qui pourrait lui valoir un procès aux assises ?

Le 29 mai 2015, l’affaire démarre dans les colonnes des journaux, puis se répand aussitôt sur les télés et radios. Le célèbre chanteur à la voix d’or a été placé en garde à vue par la section de recherche de la gendarmerie de Colobane, à Dakar, en attendant d’être déféré au parquet. Soupçonné d’être au cœur d’un gigantesque trafic de faux billets, il était filé depuis plusieurs jours, ainsi que ses complices présumés.

Des sommes colossales, mais des chiffres incohérents

Manifestement alimentés par les enquêteurs, les journaux livrent des chiffres à couper le souffle : le montant des devises contrefaites découvertes à son domicile (en euros et en dollars) s’élèverait à 38 milliards de F CFA (58 millions d’euros) selon le quotidien sénégalais Libération, voire à 100 milliards (152 millions d’euros) selon Le Témoin.

Thione Seck, star sénégalaise milliardaire en toc », titre un journal français

Une prise spectaculaire, que relaieront plusieurs médias internationaux. « Thione Seck, star sénégalaise milliardaire en toc », titre un journal français, qui précise que les gendarmes dakarois « ont mis une journée à compter les faux billets ».

Estomaqués par les sommes en jeu, les commentateurs ne remarquent pas que cette prise dépasse de très loin les saisies totales de fausse monnaie effectuées au cours de l’année précédente dans l’ensemble de la zone euro (19,6 millions d’euros). Pas plus qu’ils ne s’interrogent sur le fait que 58 millions d’euros puissent tenir dans une simple sacoche comme celle retrouvée dans le salon de Thione Seck.

Certes, au domicile de son complice malien, Alaye Djiteye, les enquêteurs ont mis la main sur un scanner, de l’encre et des imprimantes, ainsi que sur quelques fausses coupures – pour un montant n’excédant pas 10 000 euros. Mais, comme l’indiquait à l’époque à JA un policier français spécialisé dans la répression du faux monnayage, « imprimer une telle somme nécessite la capacité de produire en grosse quantité, donc de disposer d’une imprimerie offset ».

Des concerts à 100 millions d’euros

Les avocats du chanteur ont beau souligner les incohérences du procès-verbal de perquisition, leur voix reste inaudible. Quant à Thione Seck, après s’être muré dans le silence, il livre une version qui n’incite pas à la confiance. Quinze jours plus tôt, affirme-t-il, un imprésario gambien basé en Suède lui aurait fait miroiter une série de concerts en Europe, avec à la clé un cachet faramineux : 100 millions d’euros pour cent dates !

 Au moment où je remettais l’argent, je n’étais pas moi-même

Comme convenu, l’un des émissaires du Gambien, un certain Joachim Cissé, serait donc venu lui déposer un acompte de 50 % sur ce trésor pharaonique, que la star a négligemment conservé ensuite dans un coin.

Au second jour de sa garde à vue, face à l’incrédulité des pandores, « Papa Thione » retrouve progressivement la mémoire. Il affirme cette fois que quelques jours après lui avoir livré les 50 millions d’euros, Joachim Cissé serait revenu lui emprunter 85 millions de F CFA – une somme que, curieusement, Thione Seck ne puise pas dans la fameuse sacoche censée renfermer des euros, mais lui donne sous forme de vrais francs CFA.

À ce moment de son récit, le chanteur laisse entendre qu’il a probablement été victime d’un maraboutage : « Au moment où je remettais l’argent, je n’étais pas moi-même », assure-t-il aux gendarmes. Et de clamer qu’en dépit des apparences il est la véritable victime de cette affaire rocambolesque.

Un seul ballot ouvert

Présenté à un juge d’instruction le 2 juin 2015, Thione Seck est inculpé pour association de malfaiteurs et détention de signes monétaires falsifiés, et placé sous mandat de dépôt. Au dehors, ses avocats multiplient les requêtes auprès du juge d’instruction afin de procéder à l’ouverture des scellés. Les mois passent… mais la justice sénégalaise ne semble pas pressée d’avoir confirmation que les faux billets découverts chez l’ancien leader du Raam Daan représentent bien la saisie du siècle.

Au bout de huit mois, Thione Seck bénéficie d’une remise en liberté sous contrôle judiciaire. Mais toujours pas d’ouverture des scellés à l’horizon. Il faudra attendre le mois d’avril 2017 pour que cette opération cruciale advienne enfin.

« Sur la quarantaine de ballots contenus dans la sacoche, le juge en a extrait un seul, qu’il a présenté à notre client, relate Me Abdou Dialy Kane, l’un des avocats du chanteur. Il s’agissait d’une liasse compacte, emballée dans du plastique. Sur le sommet, on pouvait voir un billet en euros de couleur verte. Mais à sa base on distinguait clairement des Kleenex de la même teinte. »

Thione Seck est prisonnier de la version peu crédible qu’il a donnée au début de l’affaire

Selon l’avocat, le magistrat aurait refusé de déballer le paquet et d’examiner les autres ballots. « Nous avons protesté, car ce n’était pas une ouverture des scellés digne de ce nom, mais il n’a rien voulu entendre », s’étonne Me Kane. « À l’origine, les gendarmes ont fait fuiter des informations inexactes pour assurer leur publicité, analyse un proche du chanteur. Aujourd’hui, il est sans doute délicat pour la justice de reconnaître que, en guise de dizaines de millions d’euros de faux billets, on avait affaire à des mouchoirs au menthol. »

Silence autour de l’audience

Une déconvenue qui pourrait également expliquer l’extrême discrétion des médias sénégalais au sujet de cette audience. La même source ajoute que « Thione Seck est aujourd’hui prisonnier de la version peu crédible qu’il a donnée au début de l’affaire ». Malgré son compagnonnage ancien avec le chanteur, ce proche doit bien l’admettre : « Je ne crois pas une seconde à cette histoire de concerts. »

La clé de l’affaire Thione Seck, selon lui, est « l’arnaque à l’africaine », qui a déjà fait de nombreuses victimes de par le monde : « On lui a probablement fait miroiter qu’il était possible de rendre leur apparence d’origine à des billets de 100 euros démonétisés, teints en noir ou dans une autre couleur, ou bien qu’on pouvait les démultiplier comme par magie. Au passage, on lui a demandé d’investir de vrais billets de francs CFA pour financer l’opération. Et il s’est fait plumer. »


« Papa Thione » : éternel numéro deux

Malgré ses mélopées envoûtantes, rythmées par les tamas traditionnels, Thione Seck aura été au mbalax, cette musique typiquement sénégalaise, ce que le Français Raymond Poulidor fut au cyclisme : un éternel numéro deux. Après avoir débuté au côté du mythique Orchestra Baobab, ce percussionniste issu d’une famille de griots fonde le Raam Daan.

Il était considéré comme un artiste d’une grande moralité

Mais, tandis que Youssou Ndour, son éternel rival, perce au niveau international, la renommée de Seck reste globalement cantonnée au Sénégal et à la diaspora. Depuis le début des années 2010, « Papa Thione » a été éclipsé, sur la scène mbalax, par son propre fils, Wally, devenu la coqueluche des Sénégalaises.

Une carrière abîmée

« Cette affaire judiciaire a nui à sa réputation, d’autant qu’il était considéré comme un artiste d’une grande moralité, ce qui transparaît dans les textes de ses chansons », souligne l’un de ses vieux amis. À la demande du juge, Thione Seck garde le silence sur ce dossier. Lors de son procès, dont la date n’est pas encore connue, il aura fort à faire pour échapper à un retour derrière les barreaux.

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