Danse : Aïcha M’Barek et Hafiz Dhaou, un furieux pas de deux

Le tandem s’est formé à l’adolescence et n’a rien perdu de sa force après une douzaine de créations. © Bertrand Gaudillere / item pour Jeune Afrique

Le couple de danseurs d’origine tunisienne poursuit avec « Narcose », son nouveau spectacle, un travail percutant sur l’intime et le politique.

La première rencontre fut surprenante. C’était à la fin de 2016, dans le Boeing qui ramenait en France des danseurs de la triennale de danse de Ouagadougou. À deux sièges d’un passager ronflant sereinement, Hafiz Dhaou nous parlait en chuchotant de la difficulté, pour un chorégraphe d’origine tunisienne vivant en France, à éviter les clichés.

On lui avait proposé un portrait, il avait décliné. C’était bien la première fois qu’on rencontrait un artiste qui ratait une occasion d’être médiatisé. Il préférait qu’on organise quelque chose plus tard, en prenant notre temps, et surtout avec sa femme, partenaire à la ville (deux petits garçons) et à la scène (une douzaine de créations), Aïcha M’Barek.

Hafiz adore se perdre pour se retrouver, moi j’ai besoin de chemins bien tracés

Un duo complice

C’est au second rendez-vous, à Limoges, pour les Francophonies en Limousin, qu’on saisissait l’intérêt de les voir ensemble. L’un achève les phrases de l’autre. Moins courant, ce sont aussi les corps qui dialoguent : quand l’une lève un doigt accusateur, l’autre tempère d’un signe de la main, paume baissée. Un duo bien huilé où la symbiose n’empêche pas chaque individualité de s’exprimer… comme dans leurs chorégraphies.

Lui, 41 ans, crâne dégarni, voix douce, mince sourire atténué par quelques gouttes de spleen diluées dans le regard. Elle, sur laquelle, à 43 ans, le temps n’a pas imprimé sa marque, n’étaient quelques fils d’argent brodés dans sa longue chevelure. Et qu’on sent plus fonceuse. « Hafiz adore se perdre pour se retrouver, moi j’ai besoin de chemins bien tracés. »
 

 

Danseurs avant tout

Sa ligne droite à elle et sa courbe à lui se sont croisées au début des années 1990. Tous deux, nés à Tunis, apprennent alors les fondamentaux au conservatoire de la capitale, puis rejoignent le Sybel Ballet Théâtre. « On a commencé à travailler ensemble avant de se parler… On n’avait pas le temps pour ça », rigole Hafiz.

Les deux danseurs sont très tôt des visages connus du grand public : on leur demande des impromptus de danse pour une émission de télévision du week-end, des improvisations libres sur de la musique de variété, comme du Michel Fugain.

Une suite d’occasions qu’ils ont su saisir avec la hargne de ceux qui n’auront pas de deuxième chance

Certes, la bande-son est un peu éloignée du grand répertoire, mais qu’importe, il faut danser. À l’époque, la discipline reste mal vue : une affaire de voyou, d’homosexuel ou de fille facile. Mais l’objectif, concerté, est de faire de la danse un métier. Pour rassurer leurs parents, elle obtient un master en ressources humaines, il termine ses études en fac de cinéma. Le reste est une suite d’occasions qu’ils ont su saisir avec la hargne de ceux qui n’auront pas de deuxième chance.

Guy Darmet, fondateur de la Biennale de Lyon, vient les voir à l’issue d’une représentation : « Vous deux, si vous voulez avancer, il faut continuer à vous former. » Il leur envoie un dossier pour tenter le conservatoire d’Angers en 2000. Ils sont 300 candidats, 19 retenus… dont les deux Tunisiens. Tout ça au prix de quelques mensonges (ils sont alors trop âgés pour candidater) et grâce à une bourse, la première de l’Institut français de Tunis.

Leur art évolue, le succès reste

En 2002, ils créent chacun un solo habité (ce sera Télégramme, pour elle, Zenzena, « cachot », pour lui). Parce qu’ils portent une urgence – et un regard différent sur la danse –, le succès est immédiat : ils vendent une centaine de dates de leurs spectacles. Ils créent leur compagnie en 2005, Chatha (« danse »), surtout pour pouvoir faire des contrats aux membres de leurs équipes, des proches, presque toujours les mêmes depuis douze ans (jusqu’au créateur lumière), qui les rejoignent sur leurs projets.

Kawa, en 2010, Un des sens et Kharbga, en 2011, Transit, en 2012, Toi et Moi, en 2013… Les créations s’enchaînent jusqu’au spectacle Narcose, présenté cette année aux Francophonies. Narcose, qu’ils définissent d’une même voix comme un état d’asphyxie autant que d’ivresse, « un état de radicalisation du comportement dans la politique, dans la société, dans la rue… L’onde de choc des révolutions, peut-être ».
 

Narcose – Teaser from CHATHAichaM’barek & Hafiz Dhaou on Vimeo.

 

Prudence en politique

Depuis le printemps tunisien, les chorégraphes ont été constamment sollicités pour donner leur avis, prendre position sur la situation dans le pays. Comme souvent, ils ont temporisé. Ils veillent, expliquent-ils, à ne pas donner dans l’« exotisme » ou « servir la soupe à d’anciens colons ».

On peut vite devenir les alibis d’une démocratie en chantier

De l’autre côté de la Méditerranée, où ils continuent à travailler (ils ont dirigé, en 2010 et 2011, les Rencontres chorégraphiques de Carthage) et à former des danseurs, ils sont tout aussi prudents. « On peut vite devenir les alibis d’une démocratie en chantier, les faire-valoir d’intégristes ou d’autres groupes », souligne Hafiz.
 

KHARBGA jeu de pouvoir Power Game 2011 from CHATHAichaM’barek & Hafiz Dhaou on Vimeo.
 

Complémentaires

La force de leurs spectacles tient à leur capacité de montrer des corps traversés intimement par le politique : la répression, l’effervescence révolutionnaire… Soubresauts, convulsions : sous leur direction, les danseurs explosent en scène. Attentats chorégraphiques.

« Pour les chorés, on n’a pas de recette, précise Aïcha. Lui peut apporter un mouvement ; moi, une image ; le danseur, une interprétation. Nous sommes tous force de proposition et de contrainte. Hafiz et moi sommes souvent en contradiction, on ne cherche surtout pas à avoir le même regard. » À ce moment de l’entretien, elle a tourné ses yeux vers lui et lui, les siens vers elle.
 

Sacré Printemps ! / Aïcha M’Barek & Hafiz Dhaou – Trailer from Etienne Aussel on Vimeo.

Couverture

Exclusivité : - 30% sur votre édition digitale


Couverture

+ LE HORS-SERIE FINANCE OFFERT dans votre abonnement digital. Accédez à toute l'actualité africaine où que vous soyez !

Je m'abonne à Jeune Afrique