Gabon : l’impossible succession d’André Mba Obame

André Mba Obame, à Paris, en septembre 2010. © Vincent Fournier/J.A.

La disparition d’André Mba Obame, en 2015, a laissé un vide sur le devant de la scène politique que ses anciens camarades de l’opposition ont bien du mal à combler.

Nous sommes mi-juillet, avenue George-V, à Paris. Jean Ping est attablé devant une tasse de thé dans le salon d’un palace. L’ancien président de la Commission de l’Union africaine est arrivé en retard, mais nul doute qu’il a préparé avec soin cette interview, qu’il a d’ailleurs longtemps hésité à accepter.

Offensif, il n’esquive aucune question. Pas même celle qui pointe une certaine similitude entre sa situation et celle que connut feu André Mba Obame : à sept ans d’intervalle (en 2009 et en 2016), les deux hommes se sont présentés face à Ali Bongo Ondimba à l’élection présidentielle et ont revendiqué la victoire avant de voir la voie des urnes se refermer sur eux tel un piège.

Stopper les rumeurs

Mais là s’arrête la ressemblance, continue Jean Ping : « André Mba Obame a essayé de se rabibocher avec Ali, mais ce dernier a refusé. » L’opposant est-il en train de réécrire l’histoire ou vient-il de commettre une maladresse ?

Toujours est-il que ces quelques mots mettent aussitôt le feu aux poudres au Gabon, où les journaux s’en emparent, sous l’impulsion de Mike Jocktane, ancien proche de Mba Obame et ex-vice-président du parti de ce dernier, l’Union nationale (UN).

Le service de presse de Jean Ping tente de désamorcer la bombe, y compris en affirmant que Jeune Afrique a détourné son propos, mais le mal est fait. Le nom d’André Mba Obame, figure tutélaire de l’opposition, décédé en 2015, n’a rien perdu de sa puissance.

Retour de bâton

« Au Gabon, on ne touche pas à la mémoire des morts, encore moins à celle-ci », glisse un habitué des joutes politiques de l’estuaire de Libreville. « Jean Ping a voulu se démarquer afin de mettre dans la tête de ses soutiens que l’aventure de 2016 ne s’achèverait pas comme celle de 2009, ajoute-t-il. Il a subi un retour de bâton. »

Porte-parole de Jean Ping, Jean Gaspard Ntoutoume Ayi était un intime du défunt. © STEVE JORDAN/AFP

« L’héritage politique et immatériel d’André Mba Obame est de ne jamais avoir fait de compromis avec le pouvoir, renchérit Jean Gaspard Ntoutoume Ayi, cadre de l’UN et porte-parole de Ping. C’est avant tout cela qui a permis le rassemblement de l’opposition en 2016 et, en ce sens, Jean Ping est assez proche de ce que Mba Obame portait. »

Un soutien dans la maladie

« Jean Gas », comme on le surnomme dans la capitale gabonaise, connaît d’autant mieux Mba Obame qu’il a été l’un de ses plus intimes collaborateurs. La dernière fois qu’il a pénétré dans le Palais du bord de mer, c’était avec le dossier médical du chef de l’opposition sous le bras. Il avait rendez-vous avec un conseiller du président afin que Mba Obame obtienne l’autorisation de rejoindre l’Afrique du Sud pour y subir une opération chirurgicale.

 Le noyau des soutiens  de Mba Obame a fini par exploser », déclare son ancien directeur de campagne

Ali Bongo Ondimba accordera le sésame à son ancien complice devenu rival, mais celui-ci ne se remettra jamais complètement de l’intervention. En 2013, il quittera une nouvelle fois le Gabon, après avoir été victime d’un accident vasculaire cérébral, pour se faire soigner en Tunisie, puis au Niger, avant de rejoindre Yaoundé. Il y mourra le 12 avril 2015.

Icône sans succession

L’UN a-t-elle surmonté cette disparition ? Ses dirigeants actuels insistent sur le fait qu’en 2010 cette formation est née de la fusion de trois partis et qu’André Mba Obame n’en était pas le chef. « Il était devenu une sorte d’icône, c’est incontestable, mais l’UN n’a jamais porté la marque d’une seule personne », affirme ainsi Casimir Oyé Mba.

Cofondateur du parti, celui-ci a bien tenté de reprendre le flambeau de leader de l’opposition. Mais, alors qu’il avait été investi par l’UN pour la présidentielle de 2016, il a dû se résoudre à retirer sa candidature en faveur de Jean Ping.

« Mba Obame n’a jamais voulu de successeur. Il n’y avait donc pas de second identifié, ce qui fait que le noyau de ses soutiens a fini par exploser », analyse Mike Jocktane, qui ne cache pas le grand vide qui subsiste depuis 2015.

Directeur de campagne de Mba Obame en 2009, il a bien tenté de rassembler les « amoïstes » à son domicile alors que le chef était affaibli par la maladie, mais l’initiative n’a pas plu à ce dernier, qui y a mis fin. Jocktane continue cependant de revendiquer une part de l’héritage du chef, y compris dans sa récente formation, Le Gabon nouveau – sous l’œil attentif de ses concurrents.

Atout politique ?

Au sein de l’UN, François Ondo Edou n’hésite pas lui non plus à mettre en avant son ancienne proximité avec le défunt. Il aime rappeler qu’il a été son dernier proche collaborateur, lorsque Mba Obame était au Cameroun.

Francis-Hubert Aubame, chez les Souverainistes-Écologiques, tout comme son ancienne partenaire Annie Lea Meye, ou encore Estelle Ondo, ex-cadre de l’UN aujourd’hui ministre d’Ali Bongo Ondimba, ont fait de même.

Myboto était le président du parti, mais c’est Mba Obame qui en était le visage

Quant à Gérard Ella Nguema, il est allé jusqu’à défier la candidature unique de l’opposition lors de la présidentielle de 2016 pour se présenter sous la bannière de « l’Union nationale–André Mba Obame », une branche dissidente de l’UN. Il a recueilli 0,16 % des suffrages.

« L’UN a explosé en même temps que l’accord tacite qui liait Mba Obame et Zacharie Myboto », constate l’un de ses anciens membres. Autrement dit : Myboto était le président du parti, mais c’est Mba Obame qui en était le visage. « À partir du moment où Mba Obame est tombé malade, ils ne se sont plus vus. Ils ont dû se rencontrer deux fois en trois ans », confie Mike Jocktane.

Succession convoitée de toute part

Le legs de Mba Obame, l’enfant de Médouneu, dans le Woleu-Ntem, serait-il davantage du côté de la communauté fang ? Mike Jocktane, qui n’en est pas originaire, admet que c’est là que réside sans doute une bonne partie de sa puissance.

Jean-Christophe Owono Nguéma, Vincent Essono Mengue, respectivement sénateur et maire d’Oyem, l’ancien ministre René Ndemezo’o Obiang, et les ex-Premiers ministres Jean Eyeghé Ndong et Raymond Ndong Sima ont tous convoité la position de numéro un, sans parvenir à rassembler.

Personne ne réussira à capter l’héritage de Mba Obame », selon un ancien proche

Casimir Oyé Mba, pas assez offensif selon certains, a payé son désistement à la présidentielle de 2009. Quant à Lambert Noël Matha, difficile de l’imaginer en chef de file depuis qu’il détient les clés du ministère de l’Intérieur. « Mba Obame n’aurait jamais accepté que l’un de ses proches entre au gouvernement après 2009 », affirme Jean Gaspard Ntoutoume Ayi, qui ajoute ne pas croire à la nécessité d’exercer un « leadership fang » pour s’imposer sur le devant de la scène politique gabonaise : « Si c’était primordial, la candidature de Ping n’aurait pas eu autant de succès. »

Un charisme regretté

« Personne ne réussira à capter l’héritage de Mba Obame. La majorité de ceux qui le suivaient ne savaient pas vraiment ce qu’il pensait, politiquement. Son succès était avant tout dû à son charisme », souligne un ancien proche, qui n’hésite pas à le comparer – « toutes proportions gardées ! » – au Français Charles de Gaulle.

« Revendiquer son héritage aujourd’hui, c’est surtout commettre une faute politique », conclut « Jean Gas ». Et un ancien compagnon de route de conclure : « Désigner un héritier n’a jamais été dans sa culture. Il est trop tard aujourd’hui pour combler ce vide, qui en a même conduit certains à arrêter la politique. Il nous reste surtout des souvenirs à partager. »


Qu’est devenu le gouvernement parallèle de 2011 ?

• Raphaël Bandega-Lendoye

Nommé « Premier ministre » à l’époque, il est resté dans les rangs de l’UN, où il occupe un poste de vice-président. Il a présidé le conseil de discipline qui a exclu, entre autres, Estelle Ondo après son entrée au gouvernement.

• Bruno Ben Moubamba

Le « ministre des Affaires étrangères », candidat à la présidentielle de 2016, a rallié le gouvernement d’Ali Bongo Ondimba en tant que vice-Premier ministre. Limogé en septembre, il est président de l’Alliance pour le changement et le renouveau (ACR).

• Joseph John Nambo

L’ancien « ministre de l’Intérieur et de la Décentralisation » est aujourd’hui directeur de cabinet de Jean Ping.

•  Marie-Agnès Koumba

L’ex-« ministre de la Solidarité nationale, de la Santé et de la Sécurité sociale » est coordinatrice nationale du Mouvement des femmes de l’UN.

•  Francis-Hubert Aubame

Alors « ministre de la Justice », il est aujourd’hui président de Souverainistes-Écologiques. Il reste l’un des piliers de la coalition réunie autour de Jean Ping.

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