Algérie : Hassan Hattab et la raison d’État

Hassan Hattab © AP/SIPA

Protégé puis amnistié, l’ancien émir du GIA et fondateur du GSPC a collaboré activement avec les autorités pour déjouer des attentats et convaincre ses ex-compagnons de déposer les armes.

Le cas de Hassan Hattab, 50 ans, est sans doute le plus emblématique de la politique de réconciliation nationale. En vertu de celle-ci – et au nom de la raison d’État –, cet ancien émir du GIA et fondateur du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC) ne fait aujourd’hui l’objet d’aucune poursuite. Son casier judiciaire est tout simplement vierge. Amnistié, Hattab vit désormais dans une cité sur les hauteurs d’Alger. Ses enfants sont scolarisés dans une école publique, et il circule librement sur le territoire national. Avant l’automne 2007, date de sa reddition officielle, il faisait partie des terroristes les plus recherchés. Comme une poignée d’autres émirs, sa tête avait été mise à prix pour 3 millions de dinars (environ 22 500 euros aujourd’hui). Les tribunaux d’Alger, de Tizi-Ouzou ou de Boumerdès l’ont condamné à mort ou à perpétuité à plusieurs reprises pour détention d’armes, enlèvement et assassinat. Mais c’était avant 2007.

Hassan Hattab, allié des services de sécurité

Au lendemain du référendum de septembre 2005 portant approbation de la Charte pour la paix et la réconciliation nationale, Hassan Hattab prend ses distances avec ses compagnons d’armes.

Pris en charge par le Département du renseignement et de la sécurité (DRS, dissous en 2015), il décide de coopérer avec les autorités pour convaincre des terroristes de déposer les armes.

Dans une zone militaire à Tizi-Ouzou, en Kabylie, il reçoit discrètement des journalistes pour donner des interviews. Objectifs : récuser la lutte armée, lancer des appels à la reddition et vanter les mérites de la réconciliation nationale. « J’ai été touché par le discours réconciliateur du président Bouteflika », déclare-t-il à un reporter venu le rencontrer peu de temps après le référendum.

Hattab coopère activement avec les services de renseignements, qui lui offrent asile, protection et sécurité. « Il fallait le protéger des terroristes qui juraient sa perte pour s’être rendu aux mains du pouvoir, qu’ils jugent impie », explique l’un de ses visiteurs. Mais aussi des éventuelles représailles des familles de victimes du terrorisme.

Il témoigne dans le documentaire « Le Martyre des sept moines de Tibhirine »

Presque deux ans après sa mise sous probation, l’ex-émir du GSPC se rend officiellement aux autorités. La justice lève toutes les poursuites judiciaires engagées contre lui depuis le début de son activisme armé.

Gracié, l’ex-chef du GSPC n’est pas pour autant libre de ses mouvements. Assigné à résidence dans une villa d’Alger sous la protection des services de sécurité, il reçoit des proches, des amis ou d’anciens membres du GSPC ou de l’AIS qui ont déposé les armes.

Disponible, il continue de louer les bienfaits de la réconciliation auprès des terroristes encore actifs dans les maquis. « Il a convaincu certains de descendre en leur garantissant la vie sauve, confie l’un de ses visiteurs réguliers. Mais il refuse de se porter garant de leur avenir une fois les armes déposées. »

Hattab témoigne également dans le documentaire Le Martyre des sept moines de Tibhirine, sorti en 2013, pour confirmer que les religieux français avaient été enlevés puis exécutés par le GIA, en 1996.

La collaboration de Hattab « a permis d’empêcher plusieurs crimes », affirme Tayeb Belaïz, ex-ministre de l’Intérieur, en mars 2011.

Après plusieurs années d’assignation à résidence, Hattab emménage dans un petit appartement d’une cité populaire de la banlieue d’Alger.

L’ombre de Matoub Lounès

En juin 2016, son cas refait surface après la plainte pour « assassinat et tentative d’assassinat » déposée contre lui par la veuve du chanteur Matoub Lounès, abattu en juin 1998.

La plainte s’appuie sur un communiqué de Hattab dans lequel celui-ci revendiquait, cinq jours après les faits, l’exécution du chanteur. En raison du caractère hautement sensible de l’affaire, le dossier a été transmis à la chancellerie pour avis.

Depuis, la plainte suit son cours. À l’un de ses amis, qui l’interrogeait sur sa responsabilité présumée dans la mort de Matoub, Hattab répond qu’il a la conscience tranquille.

« Je n’ai rien à voir avec la mort de Matoub, affirme-t-il. Je suis prêt à affronter sa veuve devant un tribunal. » Mais ce jour ne viendra sans doute jamais. Car, réconciliation nationale oblige, toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire.

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