RDC : Joseph Kabila et ses faucons militaires

François Olenga, chef d’état-major particulier du président. C’est lui le véritable chef de l’armée. © Jérôme Delay/AP/SIPA

Contesté dans sa légitimité, le chef de l’État resserre les rangs. Il compte plus que jamais sur les hommes qu’il a placés à la tête de son dispositif sécuritaire. Des militaires pour la plupart, aussi expérimentés que controversés.

Check-points, barricades faites de vieilles tables en bois et de chaises en plastique et fouilles quasi systématiques des véhicules… Le soir, à Kinshasa, toutes les voies qui mènent à « GLM », le quartier de La Gombe, où réside le chef de l’État, sont étroitement surveillées. La zone entière est quadrillée par les Bana Mura – les Bérets rouges. Et si quelques amabilités échangées en swahili, la langue du raïs (un « Jambo » par ci, un « Mzee, habari ? » par là), ou quelques francs congolais permettent parfois de se frayer un chemin, il ne faut pas s’y tromper : la Garde républicaine veille, et les soldats qui la composent sont réputés autant pour leur fidélité à Joseph Kabila que pour la brutalité de leurs méthodes.

Ces derniers mois, ce sont eux qui sont allés prêter main-forte aux forces de police lors des manifestations de l’opposition à Kinshasa et dans les grandes villes du pays. Eux aussi qui sont soupçonnés d’avoir été à l’origine de l’incendie qui, en septembre 2016, a endommagé le siège de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS, principal parti d’opposition). Ils sont près de 15 000 et constituent, de l’avis de plusieurs observateurs, une véritable armée dans l’armée sur laquelle le chef d’état-major, le général Didier Etumba, n’a que peu d’influence. Abraham Luakabuanga, un cadre de l’UDPS, va même plus loin : « C’est une milice à la solde de Kabila chargée d’exécuter la sale besogne. »

Les Bérets rouges,  au centre de l’appareil sécuritaire

Les Bérets rouges sont une pièce maîtresse de l’appareil sécuritaire mis en place par le chef de l’État. À leur tête, le général de brigade Gaston Hugues Ilunga Kampete, 53 ans. Originaire de l’ex-Katanga, sanctionné par l’Union européenne et par les États-Unis pour son rôle dans la répression de ces deux dernières années, il commandait déjà un escadron blindé au sein de la Division spéciale présidentielle à l’époque de Mobutu.

Après la chute du maréchal et un exil de quelques mois, il est revenu offrir ses services à Laurent-Désiré Kabila. Et s’il a su, par la suite, gagner la confiance de son fils, Joseph Kabila, c’est grâce au général François Olenga, qui l’a pris sous son aile.

Olenga est, de l’avis général, le véritable patron de l’armée congolaise, bien plus que le général Etumba, un officier proche de la retraite et réduit à un rôle consultatif. Chef d’état-major particulier du président, directeur de la Maison militaire, il a su se rendre indispensable. Pour le comprendre, il faut remonter vingt ans en arrière.

François Olenga, le « Monsieur logistique » des rebelles

En 1996, quand la guerre éclate dans l’est de la RDC, Olenga est un homme d’affaires prospère qui vit en exil à Cologne, en Allemagne. « À l’époque déjà, il avait des hommes dans le Kivu », explique Léonard She Okitundu, l’actuel vice-Premier ministre chargé des Affaires étrangères. Olenga et She Okitundu se connaissent bien et depuis longtemps. Tous deux ont rallié la cause de l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo (AFDL), qui porta Laurent-Désiré Kabila au pouvoir, après avoir été approchés par André Kisase Ngandu, l’un des chefs militaires de cette coalition. Kisase devient le mentor d’Olenga.

Son assassinat, en janvier 1997 dans des circonstances floues, n’empêchera pas Olenga de continuer la « grande marche » aux côtés de l’« afande Kabila » (le « commandant Kabila », en swahili) et de s’imposer comme le « Monsieur logistique » des rebelles.

Toucher à Olenga, ce serait porter un coup dur au puzzle sécuritaire de Joseph Kabila

Aujourd’hui encore, et même s’il est sous le coup de sanctions du Trésor américain, qui lui reproche d’avoir réprimé des manifestations de l’opposition « au nom du président Kabila », il supervise les achats de matériel militaire grâce aux réseaux noués deux décennies plus tôt en Europe de l’Est. C’est dire s’il joue un rôle stratégique : « Toucher à Olenga, ce serait porter un coup dur au puzzle sécuritaire de Joseph Kabila », résume un diplomate européen basé à Kinshasa.

Des généraux aux accès privilégiés

Gabriel Amisi à l'aéroport de Kindu, en 2002. Il était à l'époque l'un des commandants de la rébellion Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD). © AP/SIPA/Rodrique Ngowi

À la Maison militaire, Olenga est secondé par le général Jean-Claude Yav, « un ami proche du président », selon les mots d’un haut responsable politique à Kinshasa. Lui aussi a un accès privilégié au chef de l’État, tout comme le général Gabriel Amisi, dit Tango Four.

Amisi s’était opposé aux Kabila père et fils lors de la seconde guerre du Congo, en 1998, en rejoignant le Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD-Goma), une rébellion soutenue par le Rwanda, dans l’Est. Mais il est depuis devenu l’un des officiers les plus en vue de la « kabilie » – le fait que des experts de l’ONU l’aient accusé d’être impliqué dans un trafic d’or n’a en rien gêné son ascension.

Aujourd’hui à la tête de la première zone de défense de l’armée, qui couvre Kinshasa et l’ouest du pays, il est prêt à tout pour sauver le régime, et les militaires placés sous son autorité ont déjà été accusés d’avoir tiré à balles réelles sur des manifestants – ce qui lui a valu, à lui aussi, des sanctions internationales.

Le général John Numbi, soupconné d’un double meurtre

Et le général John Numbi dans tout cela ? Soupçonné d’être lié au double assassinat du militant des droits de l’homme Floribert Chebeya et de son chauffeur, Fidèle Bazana, en juin 2010, il a été suspendu sous la pression des ONG et de la communauté internationale.

L’ancien chef de la police congolaise s’est retiré dans sa ferme de la banlieue lushoise mais n’a pas perdu en influence. En mai 2017, ce Luba du Katanga passé par la très controversée Jeunesse de l’Union des fédéralistes et républicains indépendants (Juferi, une structure soupçonnée d’avoir pris part à la traque et au massacre de Kasaïens dans les années 1990) a été élevé au rang de grand officier de l’Ordre national – une décision du président Kabila en personne.

Pour Kabila, la priorité est de s’assurer de la loyauté des services de sécurité

Le 17 juillet, alors que le chef de l’État remaniait son dispositif sécuritaire, John Numbi est parvenu à placer ses hommes à la tête de plusieurs commissariats de police jugés sensibles à Kinshasa, dans le Kongo-Central et dans le Haut-Katanga. Preuve que le pouvoir a bien du mal à se passer de lui en cette période où sa légitimité est contestée dans la rue.

« Pour Kabila, la priorité est de s’assurer de la loyauté des services de sécurité, explique le chercheur américain Jason Stearns, directeur du Groupe d’étude sur le Congo. L’apport de Numbi est indispensable. C’était un commandant de l’armée au Katanga pendant la guerre. Il a joué un rôle important dans le recrutement des Katangais pour l’AFDL et, des mois plus tard, pour la Garde républicaine. Son influence s’étend bien au-delà des rangs de la police. »

Des sanctions internationales

Joseph Kabila en est bien conscient et, mi-juillet, il a pris soin de nommer un officier que Numbi ne lui avait pas proposé à la tête de l’Inspection générale de la police : le général Raus Chalwe, un ancien de la garde civile sous Mobutu qui n’a plus quitté la police depuis son retour d’exil, en 1997. « Il a été désigné pour servir de garde-fou, affirme l’un de ses proches. Comme Numbi, Raus a un accès direct au raïs. »

Trois autres sécurocrates peuvent en dire autant : Kalev Mutond, l’administrateur général de l’Agence nationale de renseignement (ANR), Delphin Kahimbi, le chef des renseignements militaires, et François Beya, le patron de la Direction générale de migration. Les deux premiers sont sous le coup de sanctions internationales pour leur rôle dans la répression des manifestations et pour des accusations de violations des droits de l’homme. Le troisième est un civil, un homme bien introduit dans les chancelleries occidentales, qui échappe encore aux mesures restrictives décidées à Bruxelles et à Washington.

Un réaménagement s’impose et devrait intervenir avant la fin de l’année

Beya devrait d’ailleurs bientôt prendre du galon, avance-t-on dans l’entourage de Kabila : « Un réaménagement s’impose et devrait intervenir avant la fin de l’année. » En toile de fond, la lutte des faucons qui rêvent de prendre les rênes de l’ensemble des Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC), au moment où Etumba s’apprête à quitter le devant de la scène.

À Kinshasa, chacun y va de son pronostic. Un retour de l’ombre à la lumière de Numbi n’est pas exclu. En attendant, tous les yeux sont tournés vers Kabila, qui, en vrai joueur d’échecs, scrute encore ses pions avant de les déplacer – ou de les sacrifier – sur l’échiquier.


À l’est toute

C’est bien connu, on n’est jamais mieux servi que par les siens. Surtout quand, au loin, l’orage gronde… La grande majorité de ses fidèles, Kabila est allé la chercher dans l’Est : John Numbi, Jean-Claude Yav, Gaston Hugues Ilunga Kampete, Raus Chalwe et Kalev Mutond sont tous originaires de l’ex-Katanga.

Quant à Gabriel Amisi et Delphin Kahimbi, ils viennent de ce que l’on appelle le grand Kivu (qui regroupe les provinces du Nord- et du Sud-Kivu et du Maniema), autrement dit la terre natale du raïs.

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