Mali : les patrouilles mixtes entre armée et CMA, tout premiers pas vers une armée unitaire

Le 22 juin, première patrouille entre éléments du Mouvement pour le salut de l’Azawad (au premier plan) et de l’armée régulière (au second plan). © François-Xavier FRELAND

Des patrouilles mixtes se forment enfin. Comme à In Delimane, où hommes des forces régulières et membres de la Coordination des mouvements de l’Azawad ont fait leurs premières rondes ensemble.

À l’horizon, sur un pick-up, flotte un drapeau indépendantiste aux couleurs de l’Azawad. On approche d’In Delimane, une bourgade à majorité touarègue (daoussak) située à une centaine de kilomètres d’Ansongo (à l’ouest) et de Ménaka (à l’est), non loin des frontières avec le Niger et le Burkina Faso.

Parmi les premières à être tombées aux mains du Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao) en 2012, la région de Gao est désormais le fief de l’État islamique dans le Grand Sahara, groupe jihadiste fondé en 2015 par Adnane Abou Walid al-Sahraoui après sa séparation d’avec Al-Mourabitoune. Elle vit aussi sous la menace du Groupe pour le soutien de l’islam et des musulmans, autre nébuleuse née en mars de la fusion de plusieurs organisations terroristes, dont Ansar Eddine, du Touareg Iyad Ag Ghali (Nord) et le Front de libération du Macina, la katiba du Peul Amadou Koufa (Centre).

Dans le cadre de l’opération Barkhane, qui supplée les Casques bleus de la Minusma dans les zones à haut risque, un détachement opérationnel basé à Ansongo organise plusieurs fois par mois des patrouilles communes avec les Forces armées maliennes (Fama) dans le cercle. Leur objectif : traquer les quelques centaines de jihadistes des groupes armés terroristes (GAT) qui continuent de sévir dans la région et accompagner le retour des Fama sur le territoire. Et, dans leur sillage, la souveraineté de l’État.

Villages fantômes

Le 21 juin, après deux jours d’un voyage éprouvant depuis Ansongo, une poignée de militaires maliens suivis d’un long cortège de blindés français font leur entrée dans In Delimane. Déserté par l’administration centrale depuis 2012, le bourg a des allures de village fantôme.

À défaut d’être cordiale, la première poignée de main est polie

Observant la progression de la vingtaine de véhicules dans la « grand-rue » depuis leur pick-up, des hommes enturbannés et lourdement armés les attendent. Ce sont les combattants du Mouvement pour le salut de l’Azawad (MSA), groupe indépendantiste dissident du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA). Ici, il n’y a aucun représentant de la Plateforme (groupes armés progouvernementaux, lire encadré).

Négociations pour réconquéir le nord

Visiblement pas très à l’aise, l’officier des Fama, le lieutenant Sidibé, et son homologue français, le capitaine Nicolas, commandant de la base d’Ansongo, viennent à leur rencontre. À défaut d’être cordiale, la première poignée de main est polie.

Le contact est établi. Le petit groupe se dirige vers des puits que soldats maliens et français comptent remettre en état, et ensuite dans la salle de classe d’une petite école désaffectée pour rencontrer les représentants de la localité. Là, officiers maliens et chefs militaires du MSA entament les négociations sur le retour des Fama dans le village. Un embryon de patrouille mixte est en train de prendre corps. Après d’interminables discussions, le groupe se met d’accord sur le trajet de la première patrouille mixte prévue dès le lendemain matin.

À la tombée de la nuit, la petite unité des Fama installe son bivouac à côté de celui des hommes de Barkhane, à l’extérieur du village. Au loin, des phares de motos se rapprochent, peut-être des indicateurs des GAT, ou simplement des bergers que quelques puissants coups de projecteur des Français font fuir.

Assurer la sécurité

Le lendemain, à 8 heures, la douzaine de soldats de l’armée malienne retrouve les membres du MSA. L’ambiance est cordiale et relativement décontractée. Les hommes se postent en rangs : quatre MSA devant, puis quatre Fama, et ainsi de suite, ébauche d’une armée enfin unie. Derrière eux, les soldats de Barkhane, en retrait mais prêts à intervenir en renfort en cas d’attaque surprise. Ils semblent confiants.

Les efforts à accomplir par les uns et les autres restent immenses

Le village est désert. Les habitants ont préféré rester chez eux. La marche, prudente, dure une bonne heure. Tout est calme, trop calme. Les hommes traînent lentement dans le labyrinthe des ruelles vides en tournant nerveusement la tête de gauche à droite.

À l’approche du marché, où sont assis quelques commerçants arabes, les soldats des Fama semblent tendus. Située au cœur du village, la place semble propice à une embuscade. Finalement, rien à signaler. Malgré l’accueil mitigé qui lui a été réservé par les habitants, la patrouille termine sa première ronde dans la bonne humeur.

« Quand nous revenons dans les villages, les populations nous accueillent en général plutôt bien, car elles savent que nous apportons la sécurité et de quoi améliorer leur sort », explique le colonel Félix Diallo, commandant de la première région militaire à Gao. D’ailleurs, dès le lendemain, devant le dispensaire de fortune où officie un médecin français assisté d’un aide-soignant malien et de deux infirmières, les villageois sont là, surtout des femmes et des enfants.

Respecter l’accord d’Alger

Alors que le convoi militaire franco-malien s’apprête à repartir pour Ansongo, le lieutenant Sidibé arbore un large sourire. « Je suis très satisfait. Chacun de nous veille au respect des accords d’Alger, lance-t‑il. Notre souhait, c’est de revenir à In Delimane sans Barkhane. J’ai pris contact avec le chef du MSA ici et nous allons essayer de continuer à travailler ensemble. »

À côté de lui, ce dernier, grand chèche blanc autour du front, acquiesce : « Oui, nous n’avons aucun problème avec le Mali. Je suis Malien. Nous voulons la paix et la sécurité. » Dans ce Nord si vaste, les efforts à accomplir par les uns et les autres restent immenses pour que la paix avance, à tout petits pas.

Le 8 septembre, des jihadistes d’Adnane Abou Walid al-Sahraoui ont fait une incursion sur le marché d’In Delimane. Ils ont pillé les marchandises, incendié des boutiques, puis s’en sont allés, en enlevant un jeune du village qui avait tenté de s’opposer.

 


Une coopération qui ne va pas de soi

En application de l’accord pour la paix et la réconciliation, signé les 15 mai et 20 juin 2015 à Bamako à l’issue des négociations d’Alger, le Mécanisme opérationnel de coordination (MOC) a été créé en 2016 afin d’assurer le redéploiement progressif des forces de défense et de sécurité du Mali dans le nord du pays. Son objectif est de prévenir et d’éliminer les vides sécuritaires avant, pendant et après le processus de désarmement, démobilisation et réinsertion (DDR).

Après plusieurs reports, le MOC a enfin pu commencer, en février, à former des patrouilles mixtes de sécurisation dans les villes, notamment Gao et Tombouctou, mais aussi dans les villages. Composées de militaires des Forces armées maliennes (Fama), de combattants de la Plateforme (alliance de huit groupes armés progouvernementaux formée en 2014 lors des négociations d’Alger) et de ceux de la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA), ces unités ont pour vocation de préfigurer la future armée unitaire malienne. Leurs opérations sont menées de façon autonome, avec l’appui de Casques bleus de la Minusma et parfois, comme à In Delimane, de militaires français de Barkhane.

À Kidal, où le gouvernement espérait qu’elles seraient mises en place avant fin juillet, ces patrouilles ont vu leur constitution rester bloquée par la persistance des affrontements entre membres de la CMA et de la Plateforme (notamment du Groupe autodéfense touareg Imghad et alliés, Gatia). Ils ont signé un cessez-le-feu définitif à Bamako le 20 septembre. La veille, le gouverneur de la région avait pu rejoindre Kidal, marquant le retour de l’État et des Fama dans la ville, dont ils avaient été chassés en 2012. Un nouveau chronogramme pour l’organisation de patrouilles mixtes entre combattants des Fama, de la CMA et de la Plateforme devrait être arrêté dans les prochaines semaines.

Couverture

Exclusivité : - 30% sur votre édition digitale


Couverture

+ LE HORS-SERIE FINANCE OFFERT dans votre abonnement digital. Accédez à toute l'actualité africaine où que vous soyez !

Je m'abonne à Jeune Afrique