Mille milliards

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Béchir Ben Yahmed a fondé Jeune Afrique le 17 octobre 1960 à Tunis. Il est président-directeur général du groupe Jeune Afrique.

Présentation du plus gros diamant brut découvert en 100 ans, le 14 juin 2016 à Londres. La pierre a été extraite au Botswana en 2015. © Matt Dunham/AP/SIPA

L’événement était attendu : il n’est donc pas passé inaperçu. Mais je pense qu’il aurait dû marquer davantage l’actualité, susciter plus de commentaires. Révélateur et chargé de signification, il aura été, en ce mois de septembre, un tournant dans l’actualité sociopolitique mondiale. Je crois utile de vous le soumettre et de le commenter pour vous.

Un petit pays européen de 5 millions d’habitants nous a donné une leçon de sérieux et montré la voie à suivre. Ce pays, c’est la Norvège. Bien que n’étant qu’un producteur d’hydrocarbures de moyenne importance(1), elle a refusé que la richesse de son sous-sol soit, pour ses habitants, la malédiction qu’elle est devenue pour les grands pays producteurs, lesquels se sont « enrichis » par une rente qui les a conduits à renoncer au travail et à l’épargne.

C’est au milieu des années 1990, il y a donc un quart de siècle, que la Norvège a commencé à alimenter un fonds souverain. Elle l’a fait gérer par sa Banque centrale et y a « abrité » – c’est le mot – tout le produit de la richesse de son sous-sol. Elle a ainsi « mis de côté » et accumulé des milliards de dollars, les réservant pour « l’après-pétrole » et pour les générations futures.

Décision sage et courageuse, qui a obligé le pays et sa population à équilibrer leur budget sans les revenus du pétrole.L’industrie et l’agriculture nationales ont pu ainsi continuer de se développer. Au lieu de s’exonérer de la culture du travail, les Norvégiens ont fait comme si leur sous-sol n’avait pas été doté de cette richesse. La totalité de leurs revenus pétroliers a ainsi été transformée en épargne. Année après année, ils ont placé les revenus de leur « or noir » en obligations ou en actions dans les sociétés internationales les mieux gérées et en ont tiré une plus-value annuelle de l’ordre de 4 %, et pouvant atteindre 10 % dans les bonnes années.

 Leur fonds souverain rapporte ainsi chaque année l’équivalent du revenu annuel total de la Côte d’Ivoire, la deuxième économie de la Cedeao

Résultat, et c’est l’événement de ce mois de septembre 2017, le fonds souverain norvégien a dépassé en vingt-cinq ans la somme astronomique de 1 000 milliards de dollars, devenant ainsi le plus riche de tous les fonds souverains. La Norvège gère très bien ce pactole et va en tirer chaque année un revenu supplémentaire de l’ordre de 40 milliards de dollars. Leur fonds souverain rapporte ainsi chaque année aux 5 millions de Norvégiens – en plus-value – l’équivalent du revenu annuel total de la Côte d’Ivoire, qui compte 25 millions d’habitants et constitue la deuxième économie de la Cedeao (derrière le Nigeria).

Les 1 000 milliards de dollars du fonds norvégien représentent l’équivalent du PIB annuel du Mexique

Les 1 000 milliards de dollars du fonds norvégien représentent l’équivalent du PIB annuel du Mexique. Chaque nouveau-né norvégien trouve ainsi dans son berceau 200 000 dollars. Le fonds détient 1 % ou plus du capital de toutes les grandes sociétés de la planète cotées en Bourse, ses dirigeants se payant même le luxe de retirer leurs placements de toutes les entreprises qui ne sont pas au-dessus de tout soupçon…

D’autres pays ont créé des fonds souverains (voir graphique), mais aucun n’a eu la force, le courage et la sagesse de suivre la voie tracée par la Norvège et d’observer la même discipline.

Le cas du Botswana

Le Botswana, un tout petit pays africain de 2 millions d’habitants seulement, s’est lui aussi distingué par son sérieux et la bonne gouvernance dont il a bénéficié. Les dirigeants de ce pays désertique et enclavé ont assez bien géré, depuis plus d’un demi-siècle, la richesse de son sous-sol.

Ce sous-sol ne recèle pas du pétrole mais des diamants, dont le Botswana est, avec 20 millions de carats par an, le principal producteur mondial. Son budget et ses exportations reposent à 75 % sur ce produit dominant. Ses dirigeants auraient pu, eux aussi, dilapider la richesse extraite du sous-sol de leur pays. Mais ils s’en sont bien gardés.

Indépendant (du Royaume-Uni) depuis 1966, le Botswana n’a pas créé de fonds souverain, mais il a eu la chance d’avoir tour à tour deux présidents, Seretse Khama et Ketumile Masire, qui l’ont gouverné avec sérieux et humilité jusqu’à la fin du XXe siècle. Le premier est mort en 1980, le second, simple berger dans son enfance, lui a succédé, a été élu, puis réélu à trois reprises. Il est mort à 91 ans, à Gaborone, la capitale du pays, le 22 juin dernier.

Le revenu par habitant au Botswana est le triple du revenu moyen du milliard d’Africains.

Un très bon accord de partenariat-association avec De Beers, major mondiale du diamant, a permis aux deux premiers présidents du Botswana de disposer de ressources stables qu’ils ont investies dans l’éducation, la santé et le logement. Leur pays, un des plus pauvres du continent au moment de son indépendance, en a été métamorphosé en quatre décennies, au point de devenir un exemple africain. Ses budgets ont été la plupart du temps excédentaires ; le revenu par habitant y est aujourd’hui supérieur à 7 000 dollars par an, soit le triple du revenu moyen du milliard d’Africains.

Démocrates de surcroît, intègres et modestes, Seretse Khama et Ketumile Masire n’ont malheureusement pas fait d’émules parmi leurs pairs africains. J’ajoute qu’ils ont soutenu la lutte des Sud-Africains contre l’apartheid et ne se sont pas accrochés au pouvoir. Nous devrions leur édifier des statues, étudier leur action, les ériger en exemples.

Conclusion : l’Afrique a les ressources humaines et matérielles pour se développer ; il ne lui manque que de meilleurs dirigeants.

(1) Avec 88 millions de tonnes par an, elle se classe au 15e rang des pays exportateurs, loin derrière le Nigeria, l’Angola, le Brésil ou le Mexique. Mais son PIB annuel est de 370 milliards de dollars, soit plus de 70 000 dollars par Norvégien. La Norvège est en outre numéro un au classement mondial de l’indice de développement humain (IDH).