Patrick Atohoun, le Béninois dans les pas de l’abbé Pierre

Le militant, Patrick Atohoun, entend bien ouvrir au monde sa structure très eurocentrée. © Alexandre Gouzou pour JA

Ce Béninois est le premier Africain à diriger Emmaüs International.

«Je suis le premier négro à avoir osé ! » Au-delà de la provoc, une vraie fierté se lit sur le large sourire de Patrick Atohoun. À 57 ans, et après trente années d’un long engagement au sein d’Emmaüs International, le Béninois a été élu en 2016 président pour quatre ans de la fédération.

C’est la première fois que cette structure, qui regroupe toutes les communautés Emmaüs établies hors de France, met à sa tête un homme issu d’un pays du Sud, alors que certains auraient souhaité qu’un Français ou un Italien garde la tête de l’organisation, comme il était d’usage jusqu’alors. Mais il faut croire que la greffe a parfaitement pris : à l’accueil du siège, à Montreuil, en banlieue parisienne, tout le monde le tutoie et l’appelle par son prénom.

« Patrick » a su s’imposer. Comme il impose sa volonté de mener une politique moins eurocentrée. Mais, avec à peine une cinquantaine de communautés en Amérique, en Asie et en Afrique, contre 300 en Europe, la tâche n’est pas aisée. « Son parcours lui donne une légitimité que n’avaient pas ses prédécesseurs », confie la déléguée générale d’Emmaüs, Nathalie Péré-Marzano.

Né le 11 février 1960 à Porto-Novo, le Béninois a certes joui d’une enfance paisible à Cotonou au sein d’une fratrie de huit garçons. Longtemps choyé par ses parents instituteurs, il a été confronté à la grande pauvreté dès l’âge de 20 ans. Frais bachelier, il est expédié en mission d’enseignement dans le nord du pays pour un an, un travail parmi d’autres dévolu aux étudiants sous le gouvernement marxiste de Mathieu Kérékou.

Je ne voulais pas fuir comme tous mes copains qui se réfugiaient dans les pays voisins

À Natitingou, ville du Nord-Ouest où il passe l’année, il est frappé par la précarité des habitants : les longs trajets à vélo ou à dos d’âne dans cette région montagneuse, l’absence de manuels scolaires, d’infrastructures pour soigner les malades… « J’en suis reparti avec une autre vision de la vie. »

Entreprise agricole

La conjoncture se durcit dans les années 1980 et les emplois se raréfient. « Mais je ne voulais pas fuir comme tous mes copains qui se réfugiaient dans les pays voisins », raconte Atohoun. Un ami lui parle d’une opportunité de maraîchage sur un terrain abandonné à côté de l’aéroport. Laitues, carottes, betteraves… : il vend avec d’autres jeunes sa récolte sur les marchés de Cotonou. Au grand dam de ses parents, qui attendaient mieux de leur fils titulaire d’une maîtrise d’économie.

La petite entreprise agricole se révèle très porteuse. Elle vaut à Patrick Atohoun de rencontrer son « mentor », Mgr de Souza. L’artisan de la transition démocratique post-Kérékou de 1990 est alors aumônier de la prison de Cotonou et envoie à Patrick certains détenus à des fins de réinsertion. En très bons termes avec le prélat, Patrick Atohoun devient salarié de l’archevêché et se voit confier la direction de la première communauté Emmaüs du Bénin. Dans une ferme vingt fois plus grande que le demi-hectare de l’aéroport, il accueille désormais un public plus large de jeunes Béninois.

Un choix de valeurs

Pourquoi Patrick Atohoun a-t‑il rejoint un mouvement d’inspiration chrétienne comme Emmaüs ? La réponse paraît évidente quand on apprend que sa mère enseignait le catéchisme, qu’il s’est engagé très tôt dans les jeunesses catholiques et que ses quatre enfants ont été inscrits dans les établissements catholiques de Cotonou… Lui explique pourtant ne pas avoir fait un choix religieux, mais un choix de valeurs. Il partage pleinement celles de l’abbé Pierre, qui fonda la communauté en France en 1954 sur un appel à l’entraide et à la solidarité. « Emmaüs, ce ne sont pas que des conteneurs de vêtements. »

Depuis son élection, le nouveau président voyage énormément. Quand il n’est pas à Montreuil, dans la région parisienne, où il loge au siège d’Emmaüs, il se rend au Bénin (jamais plus d’une semaine) ou plus loin. Inde, Colombie, pays scandinaves… les déplacements se succèdent à un tel rythme que quelques mois après sa prise de fonctions il fait un malaise. Revers de l’engagement : il ne voit quasiment plus ses quatre enfants, laissés aux bons soins de sa femme, Éléonore.

Mais ses efforts paient à Emmaüs et sa notoriété grandit au pays. Paradoxalement, son éloignement lui donne une certaine aura, jusqu’au sommet de l’État. Certains ministres l’appellent. En début d’année, lorsque la première dame, Claudine Talon, met sur pied sa fondation caritative, elle se tourne vers lui.

Retour au pays

Patrick Atohoun, lui, assure se méfier de la politique. Lorsqu’il aura reposé son bâton de pèlerin, en 2020, et passé la main à un nouveau dirigeant, le Béninois se voit modestement rentrer au pays. Retrouver sa vie familiale à Fidjrossè, un quartier (plutôt chic) de Cotonou. Et reprendre son travail à la ferme, désormais installée à Pahou, non loin de la capitale économique.

Il promet d’être assidu, de passer moins de temps dans le ciel pour s’occuper des problèmes très terre à terre de la vingtaine de jeunes en réinsertion que la structure continue d’accueillir chaque année.

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