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Sénégal : l’ancien palais de justice du cap Manuel transformé en salle d’exposition monumentale

Exposition du sculpteur Moustapha Deme à la Galerie Nationale à Dakar en 2014 © Youri LENQUETTE / JA

À l’abandon depuis plus de vingt ans, l’ex-palais de justice du cap Manuel reprend officiellement du service, sous le sceau de la culture.

C’est un vaste bâtiment où le temps semble s’être figé au jour de sa fermeture, en 1992, après que des fissures eurent laissé craindre son effondrement. Laissé sans vie, l’ancien palais de justice se dresse pourtant toujours à la pointe méridionale de la presqu’île du Cap-Vert, adossé aux terminus des bus Dakar Dem Dikk. Sur le parking, en fin d’après-midi, de jeunes Libanais du Sénégal y rivalisent d’adresse, enchaînant les roues arrière sur leur scooter, tandis que les élèves d’une auto-école s’entraînent à effectuer des créneaux entre deux rangées de pneus.

Si, de l’extérieur, le bâtiment semble quelconque, sa majesté se dévoile dès que l’on passe ses imposantes portes. On se surprend alors à partager le sentiment de l’archéologue décrit par l’historien Jean-Pierre Bat, chargé d’études Afrique aux Archives nationales de France, « la découverte de ruines dans lesquelles il pourrait s’avancer comme s’il déambulait directement dans le passé ».

Au rez-de-chaussée, la salle des pas perdus est tapissée de feuilles mortes. Perforée par 99 colonnes en marbre, elle encadre un magnifique puits de lumière au centre duquel, en guise de chêne de la justice, trône un imposant manguier. Les salles d’audience ont été dépouillées de la plupart de leur mobilier, mais on peut encore y deviner la configuration des juridictions qui ont, pendant plus de trois décennies, siégé en ces murs.

Un palais connu de tous

Inauguré en 1958 par Pierre Messmer, alors Haut-Commissaire général de la République en Afrique-Occidentale française, le palais de justice du cap Manuel avait succédé au modeste tribunal qui, aujourd’hui, abrite le ministère des Affaires étrangères, place de l’Indépendance.

Il est vrai que plusieurs procès emblématiques se sont tenus en ces murs

« Le site avait été choisi pour faciliter sa sécurisation, parce qu’il est à la pointe sud de la Corniche et qu’une seule voie y conduit », précise Mamadou Guèye, directeur des constructions des palais de justice au ministère de la Justice. L’homme entretient avec l’édifice fantôme une relation teintée d’affection et de fascination. Il est vrai que plusieurs procès emblématiques se sont tenus en ces murs.

C’est ici que l’ancien Premier ministre Mamadou Dia fut condamné à la prison à perpétuité, en mai 1963, pour une présumée tentative de coup d’État, au terme d’un procès de Moscou qui dévoila les zones d’ombre du président d’alors, le vénéré Léopold Sédar Senghor. C’est ici que fut aussi jugé Moustapha Lô, reconnu coupable de tentative d’assassinat contre le même Senghor (il sera le dernier condamné à mort exécuté au Sénégal, en 1967). C’est ici encore qu’en 1988, au lendemain d’une présidentielle contestée, se tint le procès à grand spectacle de l’éternel opposant Abdoulaye Wade. Dans certaines pièces, des milliers d’archives laissées à l’abandon gardent la mémoire de ces affaires, grandes ou petites.

De la justice à la culture

Il faudra attendre vingt-quatre ans pour que le bâtiment en déshérence trouve une nouvelle destination. En 2016, les organisateurs de la biennale d’art contemporain Dak’Art obtiennent des autorités d’en faire leur principal site d’exposition. Débarrassée de ses gravats et de sa paperasse empoussiérée, la salle des pas perdus laisse pour un temps place à d’audacieuses installations. Et met en lumière une évidence : l’ancien palais de justice du cap Manuel a toutes les qualités requises pour devenir une friche culturelle.

Début 2017, le président Macky Sall entérine sa mutation en l’allouant officiellement au ministère de la Culture. Quelques semaines plus tard, la chanteuse Imany consacre la renaissance de ces fascinants vestiges en y tournant, avec le danseur Lil Buck, le (somptueux) clip de son titre Lately. De leur côté, les organisateurs de Dak’Art espèrent rééditer l’expérience de 2016 et faire en sorte que ce palais, où nombre de serpents avaient trouvé refuge, serve d’écrin aux œuvres de la prochaine biennale, du 3 mai au 2 juin 2018.