El Hadj Amadou Sall : Au Sénégal, « l’opposition est sociologiquement majoritaire »

Par - à Dakar

Le 22 septembre, à Dakar. © Clément Tardif pour JA

Il est l’un des derniers grognards de l’empereur vieillissant de l’opposition sénégalaise. À 62 ans, Me El Hadj Amadou Sall, militant de la première heure du Parti démocratique sénégalais (PDS), a été de toutes les campagnes aux côtés de son mentor, Abdoulaye Wade.

Dans le salon de sa villa des Mamelles, à Dakar, où trône en bonne place sur la table basse un livre à la gloire de l’ancien chef de l’État, il nous indique que Macky Sall, dans une autre vie, a eu l’occasion de s’asseoir à l’endroit même où il nous propose de prendre place. Si l’ancien ministre de la Justice et porte-parole d’Abdoulaye Wade, aujourd’hui président de la commission communication du PDS, dit conserver son amitié à « Macky », son ancien camarade de parti, c’est sans concession qu’il instruit son procès politique, deux mois après des élections législatives qu’il qualifie de « sabotage ».

Jeune Afrique : Pourquoi l’opposition a-t‑elle contesté la sincérité du scrutin du 30 juillet ?

El Hadj Amadou Sall : Son organisation a été marquée par un tel chaos qu’il n’est pas possible d’invoquer l’incompétence. Le gouvernement disposait du temps nécessaire pour que ces législatives se déroulent dans de bonnes conditions. Et le signal d’alarme avait été tiré de longue date par les partis politiques comme par la société civile, face à la rupture du consensus qui prévalait depuis 1993 en matière d’élections.

Sachant cela, l’ampleur des manquements est alarmante. Partout, hormis dans les bastions où la majorité présidentielle se considérait en position de force, l’installation du matériel électoral a été tardive. Dans certains bureaux, le vote n’a même débuté qu’à 18 heures, pour s’achever une heure plus tard. Tout cela nous fait dire qu’il s’agissait d’un sabotage délibéré.

En quoi ces dysfonctionnements, notamment l’incapacité de l’État à fournir à temps la totalité des cartes d’électeur biométriques, avantageaient-ils plutôt le camp présidentiel ?

Tout a été fait pour que les nouveaux inscrits – essentiellement des jeunes – ne puissent pas voter. D’après Macky Sall lui-même, 20 % des électeurs inscrits, soit 1,2 million de Sénégalais, n’ont pas pu recevoir leur carte. L’objectif du camp au pouvoir était d’éviter une trop grande participation.

Quand on regarde les résultats du référendum constitutionnel de 2016, on se rend compte que la coalition présidentielle Benno Bokk Yakaar [BBY] avait recueilli autour de 1,5 million de voix. La majorité avait tenu compte de l’abstention et tablé sur une participation d’environ 3 millions d’électeurs, qui devait lui permettre de faire le plein de voix [l’abstention a atteint 61,4 % et le nombre de votants 2,2 millions, dont 62,7 % ont voté oui].

Dans le moindre village, on sait qui vote pour qui

N’est-ce pas une manière pour l’opposition de diluer son échec face à la coalition BBY – qui a en effet recueilli près de la moitié des suffrages et remporte 125 sièges sur 165 à l’Assemblée nationale ?

Il s’agit d’une non-élection. Comment pourrions-nous en apprécier les résultats ? Au Sénégal, les inscriptions sur les listes ne sont pas totalement spontanées. Ce sont les militants, à la base, qui incitent les gens à s’inscrire.

En Occident, on considère que les autorités ne peuvent connaître les intentions de vote des citoyens : mais ici, c’est différent. Dans le moindre village, on sait qui vote pour qui. Les gens assument leurs opinions politiques et, dès lors que le régime n’est pas mû par des intentions démocratiques, il fait le nécessaire pour privilégier tel ou tel groupe dans la distribution des cartes.

Au retour d’Abdoulaye Wade à Dakar, nombreux étaient les jeunes venus l’accueillir. C’est cette catégorie, en particulier, qui a été privée de son droit de vote.

Au lendemain des législatives, le ministre de l’Intérieur, Abdoulaye Daouda Diallo, que l’opposition vouait aux gémonies, le considérant trop partisan pour superviser les élections, a été remplacé. N’est-ce pas un motif de satisfaction ? 

Abdoulaye Daouda Diallo a été remplacé par Aly Ngouille Ndiaye. Le premier est membre de la direction du parti au pouvoir, le second aussi. Tous deux sont maires de leur commune. Tous deux étaient et restent ministres. C’est juste un tour de passe-passe.

Nous regrettons, bien sûr, de n’avoir pas été en mesure d’aller unis aux élections

Depuis 1993, avec l’appui de la société civile et l’assistance de nos principaux partenaires internationaux, la classe politique était parvenue à un consensus. Celui-ci a permis deux alternances non contestées en douze ans, preuve de son efficience.

Mais depuis l’élection de Macky Sall, il a été remis en question par des tripatouillages unilatéraux du code et du fichier électoraux. C’est cela que nous critiquons. Qu’on fasse un audit indépendant et qu’on en revienne au consensus antérieur !

L’opposition semblait prête à se regrouper sur une liste unique, mais l’opération a capoté in extremis. N’est-ce pas cet échec qui est avant tout à l’origine de la victoire de BBY ?

La majorité présidentielle n’avait pas la majorité absolue en matière de suffrages et, pourtant, elle obtient une majorité écrasante en nombre de députés.

Si nous avions scellé cette alliance, nous disposerions aujourd’hui d’une majorité à l’Assemblée, car la coalition au pouvoir a en effet recueilli moins de 50 % des voix… Donc l’opposition est sociologiquement majoritaire au niveau national. Nous regrettons, bien sûr, de n’avoir pas été en mesure d’aller unis aux élections.

 

Répartition des sièges à l'Assemblée © Assemblée Nationale sénégalaise, le 14 septembre 2017

 

Depuis 2012, Abdoulaye Wade reste le secrétaire général national du PDS, mais il est âgé de 91 ans et vit le plus souvent en région parisienne. Oumar Sarr, le numéro deux, gère les affaires courantes à Dakar avec le comité directeur. Et Karim Wade est officiellement votre candidat pour 2019, mais il est « exilé » au Qatar et ne s’est pas exprimé depuis sa libération, en juin 2016. Qui dirige le PDS ?

Dans les grands partis, il est toujours difficile de succéder au fondateur, a fortiori si celui-ci l’a dirigé quarante années durant. Naturellement, le président Abdoulaye Wade n’est plus aujourd’hui dans la même position ni dans les mêmes perspectives qu’il y a une vingtaine d’années.

Karim Wade est notre candidat pour 2019. Son retour n’est qu’une question de calendrier

À nos yeux, il est désormais un inspirateur, un modèle. C’est nous qui faisons le voyage, mais il nous accompagne. Lors des législatives, sa présence a pesé dans la balance. Pour l’heure, le PDS n’a plus un leadership centralisé mais un groupe soudé – son comité directeur –, et c’est très bien ainsi.

Karim Wade est-il toujours votre candidat pour la présidentielle de 2019 ?

Karim a été désigné candidat en mars 2015, à la veille de sa condamnation et alors qu’on s’attendait que la présidentielle ait lieu début 2017. Le contexte a changé mais, au niveau du PDS, il est toujours notre candidat. Il demeure au Qatar dans le cadre d’un exil forcé, auquel il est temps pour nous de mettre un terme.

Cette injonction à l’exil était un acte politique imposé par le pouvoir en échange de sa libération et de celle de ses coaccusés. Y mettre un terme est un acte politique que nous poserons le moment venu. À titre personnel, je regrette qu’il n’ait pas été parmi nous pour la campagne des législatives. Cela nous aurait apporté un plus.

Confirmez-vous que, avant la présidentielle de février 2019, Karim Wade sera de retour au Sénégal pour briguer la présidence ?

Il est évident que le candidat du PDS se doit de venir ici pour y battre campagne. À quelle victoire pourrions-nous prétendre s’il le faisait depuis l’étranger ? Karim Wade étant notre candidat, son retour au Sénégal n’est donc, pour nous, qu’une question de calendrier.