Vérités togolaises

par

François Soudan est directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Vue de la ville de Lomé, au Togo. © Jacques Torregano pour Jeune Afrique

Nous sommes à Agoè, banlieue nord de Lomé, un jour d’avril 2015.

Le président Faure Essozimna Gnassingbé assiste à un meeting organisé pour sa réélection. Il est en tenue de campagne, chemise et col ouvert, comme n’importe quel candidat. Ses deux mains sont jointes, paume contre paume, dans une posture de réflexion. Cette photo, au-dessus d’une autre représentant une mêlée de manifestants anonymes qui agitent des petits drapeaux togolais, les deux séparées par le titre « Avis de tempête », figure en couverture de l’édition Afrique subsaharienne du dernier numéro de JA. Si le contenu est le même, les unes de notre hebdomadaire varient en effet en fonction des zones géographiques de distribution.

Le problème est que, en cette période de forte tension politique au Togo, tout est sujet à interprétation et à excès de zèle. Si le chef de l’État lui-même, que l’on sait subtil et qui en a vu d’autres, se tient à l’écart d’un débat qui n’est pas de son niveau, l’entourage, lui, crie au complot. Le portrait du président ? « Il a l’air fatigué : c’est exprès. » Les mains jointes ? « Il semble prier, pis, s’excuser : c’est inadmissible. » La métaphore météorologique du titre ? « Volontairement alarmiste : insupportable. » Le résultat ne se fait pas attendre. À leur arrivée à l’aéroport de Lomé-Tokoin le 18 septembre, la totalité des exemplaires de JA sont saisis par la douane, comme au bon vieux temps des partis uniques. Sur ordre de qui ? Et quoi encore ?

Des censeurs aussi paresseux qu’expéditifs

Avant d’envoyer notre distributeur sur les roses, les gabelous ont pris soin d’empocher les frais de… dédouanement. Circulez, il n’y a plus rien à voir. Est-il besoin de préciser que nul n’a songé à lire le reportage – modèle d’équilibre – correspondant à la couverture incriminée, encore moins les interviews de responsables gouvernementaux sur notre déclinaison numérique ? À la différence des censeurs d’hier décortiquant chaque phrase avec une minutie toute kafkaïenne, ceux d’aujourd’hui sont aussi paresseux qu’expéditifs : une image leur suffit pour que tombe le couperet.

Point de saisie au Maroc – le royaume, heureusement, n’en est plus là, et chacun y a compris que censurer un article, dont la teneur est disponible sur internet pour les acquéreurs de l’édition numérique, d’un journal comme JA est parfaitement inutile. Mais, là aussi, une réaction épidermique, amplifiée au-delà du raisonnable par les réseaux sociaux, à un visuel de couverture. La juxtaposition de la photo des terroristes de Barcelone et du titre « Born in Morocco » (JA no 2955, du 27 août au 2 septembre) a ainsi déclenché un véritable tsunami de réactions outrées de la part de citoyens marocains dont aucun n’avait lu les lignes qui suivaient, encore moins l’éditorial et l’enquête relatifs au sujet, lesquels expliquaient très clairement que, si ces « jihadistes » autoproclamés étaient bien « nés au Maroc », leur radicalisation était, elle, typiquement « européenne ».

J.A. expert et pertinent

Ces prurits d’intolérance – ou d’incompréhension, comme on voudra – font partie de la vie d’un hebdo, le vôtre, qui fêtera le 17 octobre son 57e anniversaire. Chaque semaine depuis sa création, JA s’efforce d’être expert et pertinent. À l’heure de l’explosion de l’information gratuite, souvent aléatoire, parfois subventionnée et donc sous influence, nous n’ignorons pas que, pour que vous continuiez à nous donner les moyens de notre indépendance, vous offrir une véritable plus-value est plus que jamais indispensable. D’où l’exigence qui est la nôtre d’une information de qualité, loin de ce que les spécialistes appellent le RMI – revenu minimum d’information –, en vente libre au supermarché de l’internet. « Il y a une chose dont je suis certain, disait Jeff Bezos, le patron d’Amazon, il n’y aura plus de journaux imprimés sur papier d’ici à vingt ans. » Depuis, Bezos a racheté le Washington Post, un peu comme si l’iceberg rachetait le Titanic. Nous faisons, nous, le pari du contraire.

C’est au New York Times, le meilleur des quotidiens américains – à preuve : Donald Trump le qualifie de « honte des médias » –, que j’emprunte cette autopublicité en forme d’éloge de la vérité journalistique, publiée le 20 septembre en guise d’antidote aux fake news :

La vérité est dure

La vérité est cachée

La vérité doit être recherchée

La vérité est rarement simple

La vérité est nécessaire

La vérité ne peut pas être escamotée

La vérité n’a pas d’agenda

La vérité ne peut pas être fabriquée

La vérité n’est ni rouge ni bleue

La vérité est difficile à accepter

La vérité ne prend pas de gants

La vérité est puissante

La vérité est menacée

La vérité vaut la peine d’être défendue

La vérité oblige à prendre position

La vérité n’a jamais été aussi importante

Et la vérité mérite de figurer en couverture de JA !