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Quand la littérature nous éclaire sur le trafic d’uranium entre la France et l’Afrique

Un soldat nigérien patrouillant près de la mine d’uranium d’Arlit, propriété d’Areva. © Issouf Sanogo/AFP

Comment faire connaître au plus grand nombre les complexes affaires de trafic d’uranium entre la France et l’Afrique ? Deux livres récents s’y attellent avec un point commun : le style romanesque.

Depuis trois décennies, la vie professionnelle d’Eva Joly est guidée par une seule obsession : combattre les affaires de corruption transnationale. Dans cette lutte, elle a multiplié les angles d’attaque. Juge d’instruction, en France, elle a tout fait pour coincer, au début des années 1990, les responsables de la compagnie pétrolière Elf, caisse noire de la Françafrique. Au sein de la Commission européenne, ou encore de l’Agence norvégienne pour le développement, pays dont elle est également ressortissante, elle a aussi livré bataille contre cette hydre. Sa candidature pour le parti des Verts lors de l’élection présidentielle française de 2012 relevait du même engagement. « J’ai passé beaucoup de temps à me battre, confie-t‑elle. Mais j’ai bien vu qu’on n’y arrivait pas… »

Alors cette amatrice de polars a décidé d’utiliser une autre arme : la fiction. Avec l’aide de sa complice, la journaliste et écrivaine Judith Perrignon, animée du même sentiment de révolte, elle vient de publier French Uranium. « L’objectif était de se servir de la rapidité du polar pour montrer le fonctionnement de ces systèmes de corruption qu’Eva connaît parfaitement », explique l’ancienne journaliste politique du quotidien français Libération.

Le résultat est un roman policier vif et entraînant, détaillant une gigantesque manipulation des cours de l’uranium africain, et ce entre les deux tours d’une élection présidentielle française. On voyage entre les hôtels de Lagos, une grande banque new-yorkaise et les cercles du pouvoir français. « Ce décor tranquille, prospère et raffiné, qui ne tient que par la violence que l’on pratique ailleurs », écrivent-elles. Les personnages sont les mêmes que ceux de leur premier roman, Les Yeux de Lira (2011), une journaliste-hackeuse russe, un superflic nigérian prêt à tout ou encore un avocat français. Mais on y croise aussi des figures étrangement familières, comme cet ancien président français vieillissant à la tête d’une fondation, ou encore l’un de ses successeurs, qui « aimait bien la compagnie des journalistes, leur parler en off, leur envoyer des textos à pas d’heure et mesurer son influence dans les papiers du lendemain ». « Ce n’est pas un roman à clé, prévient toutefois Judith Perrignon. Nous voulions décrire le fonctionnement de ces circuits sans parler d’une affaire précise. »

Une affaires d’uranium

Comment séduire le lecteur et l’amener à comprendre les complexes circuits financiers du commerce de l’uranium entre la France et l’Afrique ? Le romancier Vincent Crouzet s’est posé la même question en faisant le chemin inverse. Ancien collaborateur des services secrets français, il s’est servi de ses expériences passées, notamment en Afrique australe et dans les cabinets ministériels, pour nourrir ses quatre premiers romans d’espionnage. Et puis, un jour de 2009, un excentrique milliardaire indo-pakistanais, Saifee Durbar, l’a entraîné dans une affaire bien réelle : Uramin. La thèse qu’il lui expose, documents à l’appui, est que l’achat de la société minière canadienne Uramin par Areva, en 2007, dissimule une vaste opération de corruption. L’entreprise publique française du nucléaire a acheté à prix d’or (2,5 milliards d’euros) des mines – notamment en Centrafrique et en Namibie – qui se sont révélées inexploitables : leur concentration en uranium était trop faible et la logistique trop coûteuse.

Selon l’auteur, la direction d’Areva – incarnée à l’époque par Anne Lauvergeon – en était pleinement consciente. Cet argent était simplement destiné à rémunérer des intermédiaires, affirme-t‑il. « J’étais un peu coincé, se souvient Crouzet. Durbar m’avait donné beaucoup d’informations. J’avais de quoi lever un lièvre. Mais l’affaire n’était pas encore médiatisée : aucune enquête n’avait été ouverte, et j’avais encore quelques préventions. J’ai donc décidé de romancer l’histoire et d’en faire une fiction… »

Un livre en plein scandale d’État

Radioactif sort en 2014 chez Belfond, la publication coïncidant avec l’ouverture d’une enquête du parquet national financier – un « soulagement » pour Crouzet, qui y voit la confirmation de la crédibilité de ses pistes. Les instructeurs de la brigade financière seront d’ailleurs parmi ses lecteurs les plus attentifs : en juin 2014, ils le convoquent pour qu’il témoigne. « Une première pour un romancier », s’amuse-t‑il.

Il en a même romancé certains aspects afin de protéger l’anonymat de ses sources

Conforté dans sa démarche, Vincent Crouzet franchit un cap avec Une affaire atomique, paru cette année. Les noms des acteurs (Areva, Lauvergeon, Durbar, et un bon nombre de figures de la Françafrique) sont cette fois mentionnés dans ce récit à la première personne. Pour autant, ce livre efficace n’est pas un essai. Crouzet a conservé un style de polar pour les besoins de la narration. Il en a même romancé certains aspects afin de protéger l’anonymat de ses sources – une postface détaille d’ailleurs les éléments de fiction introduits.

Le résultat est séduisant. Mais, sorti en pleine campagne présidentielle, il n’a pas eu pour l’instant l’écho escompté. « Il est question de sommes sans commune mesure avec les salaires de Penelope Fillon, dont on a parlé pendant des mois », s’agace Crouzet. Pour lui, Areva a activé ses réseaux, notamment dans la presse et la communication, afin d’en réduire l’impact. « L’avocat de Mme Lauvergeon, Jean-Marc Fedida, a écrit à mon éditeur pour le mettre en garde contre la publication du livre ! » s’étrangle-t‑il. « Les livres de Vincent Crouzet sont restés confidentiels, et c’est malheureux, renchérit Eva Joly. Cela en dit long sur le fonctionnement de notre État… »

L’affaire Elf

Peut-être manque-t‑il pour l’instant à ces affaires le détail qui tue, celui qui scandalise l’opinion. Lorsqu’elle enquêtait sur l’affaire Elf, Eva Joly a connu pareil moment de bascule avec les fameuses Berluti de Roland Dumas – qui sera finalement relaxé. À l’époque, elle cherchait à prouver que l’ancien ministre des Affaires étrangères avait été le bénéficiaire de certaines dépenses. « J’avais demandé aux enquêteurs de se concentrer sur les vêtements sur mesure », se souvient-elle.

Elle a fini par retrouver les traces du paiement de deux paires de ces chaussures, payées 11 000 et 13 000 francs (1 677 et 1 982 euros). Vingt ans plus tard, ce simple détail est resté le symbole d’une affaire à 500 millions d’euros. « Cela parle beaucoup plus que ces immenses sommes abstraites, analyse Judith Perrignon. Le prix d’une paire de chaussures, cela frappe les imaginations, chacun peut le rapporter à sa propre vie. »

Depuis, Crouzet est revenu à ses premières amours littéraires : il publie Retex, un roman d’espionnage, le 5 octobre, chez Le Passeur. Mais il n’a pas renoncé à populariser sa version de l’affaire Uramin. Il travaille sur une adaptation en série télévisée.


Pour creuser l’affaire…

Les déboires d’Areva et l’affaire Uramin, auxquels Jeune Afrique avait consacré une longue enquête dans son numéro 2932, font aussi l’objet de plusieurs documentaires et essais à la narration plus classique. C’est notamment le cas d’Anne Lauvergeon, le pouvoir à tout prix, biographie non autorisée de l’ancienne patronne d’Areva par Jean-Louis Pérez. Le journaliste Pascal Henry a également consacré en 2014 une longue enquête à cette affaire (Affaire Areva : 3 milliards partis en fumée) pour l’émission Pièces à conviction, diffusée sur France 3. Plus original dans la forme, le webdocumentaire de Slug News et hexagones.fr pour Arte Info, Areva & Uramin, la bombe à retardement du nucléaire français, est toujours visible en ligne.