Musique : comment l’électro a conquis le cœur des Tunisiens

Lors de l’E-Fest, festival de musique et d’arts visuels, en octobre 2016. © Ons Abid

Alors que le Festival éphémère vient de se tenir à Carthage, en Tunisie, portrait d’un mouvement musical et culturel qui vibre au tempo de la liberté retrouvée.

Week-end du 13 août 2014, le pays est en état d’urgence. Pourtant, la peur semble avoir été recalée aux portes du Festival éphémère. Dans les jardins de l’hôtel Playa de Hammamet, au bord de la mer, les corps se déchaînent, ondulent. Délaissant les bouteilles de Celtia, la très populaire bière tunisienne, les lèvres fusionnent sous les yeux de policiers impassibles. Avec cette première édition, l’équipe du Festival éphémère venait de réussir son pari. À la différence des Dunes électroniques, festival niché au cœur du désert tunisien autour des décors de Star Wars, ce sont des habitants qui ont cette fois organisé les concerts, rassemblant quelque 6 000 personnes.

« Ce succès a montré que ce type d’événements peut exister et que nous pouvons accomplir beaucoup de choses avec peu de moyens ! » explique Ahmed Loubiri, directeur artistique. La tendance est lancée, et, très vite, alors que la Tunisie vit sa transition démocratique et voit s’éloigner le temps du président Zine el-Abidine Ben Ali, les nouvelles manifestations se multiplient. Djerba Fest, Fairground Festival à Sousse, Sounds of Sahara à Tozeur… Bientôt, c’est une véritable vague électronique qui déferle sur l’ensemble du pays.

Aujourd’hui, au-delà des quelques initiés des débuts, le genre a conquis le cœur du peuple tunisien. L’électro est jouée partout : « Sur les radios, dans les bars, dans les clubs, sur les plages et même pendant les mariages ! » énumère Ahmed Loubiri en riant. Cependant, ce que cherchent désormais les programmateurs et les artistes à travers la construction de cette scène alternative, c’est à diffuser la culture qui accompagne cette musique et à créer des lieux où les codes sociaux sont brisés et où les frustrations sont oubliées. « Il s’agit de venir en étant soi-même, il s’agit d’acceptation et de tolérance – quelque chose dont nous avons véritablement besoin, surtout en ce moment », poursuit-il.

Démocratisation de l’électro

La scène électronique est née quelques années avant le début des printemps arabes, mais Ahmed Loubiri parle de la révolution comme d’un « catalyseur » de cette culture en Tunisie. Elle a su apporter un souffle nouveau à un milieu de la fête cloisonné et fermé. Car, si le pays était considéré comme l’une des meilleures destinations clubbing pour les DJ internationaux dans les années 2000, ils ne se produisaient que dans des clubs branchés, prisés par une élite économique, où la fête consistait à danser autour des tables réservées à des prix exorbitants (jusqu’à 3 000 euros pour une table de 10 personnes et deux bouteilles d’alcool), sans jamais approcher la piste.

De toutes les villes enfiévrées par le mouvement, Tunis est aujourd’hui celle où l’électro est le plus célébrée

Signe de l’ouverture en cours, Hamdi Ryder, DJ et membre du collectif Downtown Vibes, a créé une série d’événements à succès. Ses Secret Vibes, organisées dans des lieux insolites, des toits de la médina de Tunis aux sous-sols des maisons de ses amis, visent à structurer une scène underground radicalement opposée à la culture du clubbing tunisien d’avant la révolution. « Notre ambition est de redonner de l’authenticité au milieu de la fête et de réunir une communauté autour de la même passion pour la musique, confie-t-il. Je suis fier de voir que les gens ne partent plus en soirée pour s’asseoir, mais bien pour se défouler sur le dancefloor et prêter toute leur attention au DJ. » Lors de ces événements dans des cadres intimistes, il a réussi à libérer les corps, loin du regard souvent critique de la société tunisienne.

De toutes les villes enfiévrées par le mouvement, Tunis est aujourd’hui celle où l’électro est le plus célébrée. L’année durant, la cité résonne au son de la techno et de la house (revisitées). Devant la popularité grandissante de ces musiques, de plus en plus de lieux ont décidé d’ouvrir leurs portes aux événements alternatifs. Déjà, en février 2011, à l’heure où la Tunisie subissait toujours le couvre-feu, le collectif Waveform, créé par Haythem Ben Achour, s’était fait connaître en organisant une soirée à Gammarth, dans la banlieue de Tunis. Au total, 1 200 personnes avaient défié l’interdit pour venir danser et, en payant leur entrée, apporter leur aide financière à l’hôpital de Sidi Bouzid, fief de la révolution. Désormais, ce collectif investit de nombreux bars de la capitale tels que le Plug à La Marsa ou encore le Background à Gammarth.

Talents locaux

Les collectifs d’artistes locaux sont maintenant nombreux et s’imposent dans les nouveaux lieux de la banlieue tunisoise. Le Carpe Diem, un club en plein air, a par exemple accueilli la toute dernière édition de Fabrika, organisée par le collectif de DJ tunisiens éponyme, fondé au sein de la Maison de la Tunisie, à la Cité internationale universitaire de Paris, et qui a réuni près de mille personnes. Yüka, un nouveau complexe, accueille depuis plus d’un an les adeptes des arts visuels et des sonorités électroniques, au bord de la plage de La Marsa. Les artistes y défilent sur une scène en hauteur, au premier niveau d’un bar à balcons de trois étages. Pour son anniversaire, le 24 août 2017, le lieu s’est offert trois jours de fête conjuguant entrée libre, dress code décontracté et fresques lumineuses géantes.

 Un hommage à cette jeunesse pour qui la révolution s’est aussi faite en musique

La scène électronique tunisienne est parvenue à séduire le public local, elle cherche maintenant à émerger à l’international. Certains artistes tunisiens se produisent déjà dans les plus grands festivals d’Europe : Deena Abdelwahed, désormais établie à Toulouse, a joué cette année au festival Sónar de Barcelone ; Khalil Hentati, qui vit à Paris, s’est produit au Sziget Festival, sur une île hongroise, avec son duo, Dhamma.

Et, dans le pays, des talents locaux font des come-back remarqués. Tel Loco Dice, figure emblématique de la musique électronique minimale, né à Tunis mais parti en Allemagne dès son enfance. En 2016, au Festival éphémère, l’artiste avait clôturé son passage sur scène par un remix de l’hymne national tunisien. Un hommage à cette jeunesse pour qui la révolution s’est aussi faite en musique.


Des artistes sans statut

En Tunisie, les DJ n’ont toujours pas le statut d’artiste. Autour d’une première table ronde organisée le 1er juillet dans un bar, le Wax, à Gammarth, les collectifs et les DJ présents se sont émus du problème. Sans statut, ces derniers n’exercent juridiquement pas de métier. Nombre d’entre eux, considérés comme chômeurs, ne peuvent obtenir de visas et se produire à l’étranger. Hamdi Ryder, par exemple, invité à participer à une tournée entre la Belgique, l’Espagne et la France en 2015, n’a pas pu s’y rendre car le précieux sésame lui a été refusé. « Une fois, je me suis même rendu jusqu’à l’administration de la musique et de la danse affiliée au ministère de la Culture pour accompagner un ami, raconte-t‑il. L’employée qui m’a reçu n’a rien voulu entendre, elle ne comprenait même pas ce qu’était un DJ. Pour elle, il était inconcevable de produire de la musique avec un ordinateur. » Les collectifs et les DJ réfléchissent actuellement à la création d’un syndicat afin de s’adresser unis aux autorités.