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Côte d’Ivoire : Michel Gbagbo, fils de Laurent, et l’un des rares à avoir la confiance de son père

Michel Gbagbo à Abidjan, le 3 septembre. © Issam Zejly - TruthBird Studio pour JA

Longtemps en retrait de la politique, Michel Gbagbo, fils de l’ancien président ivoirien, n’a découvert le pouvoir de son nom qu’à sa sortie de prison, en 2013. Depuis, il s’est fait une place au FPI et se verrait bien député.

Le temps a écaillé les murs de la bâtisse et évaporé les rires de ses habitants. Dans le jardin, les chaises en plastique usé témoignent des courtisans qui se succédaient sous le petit préau, mais aujourd’hui seul le caquètement des poules accueille le visiteur. La petite maison du quartier de la Riviera (Abidjan) est bien vide depuis avril 2011 et le départ de son propriétaire, Laurent Gbagbo, incarcéré à la prison de la Cour pénale internationale pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité.

Lorsqu’il apparaît dans une pièce, trop grande pour les quelques meubles qui y sont entreposés, le fils aîné de la famille s’excuse presque. Caché derrière les doubles foyers de ses lunettes, Michel Gbagbo pèse chacun de ses mots. On cherche une ressemblance entre ce timide et son tribun de père, un mélange de gouaille et de charisme.

« On m’appelle l’héritier, dit-il simplement. Tout cela n’est qu’un accident biologique. » Il est désormais le gardien du temple, chargé d’occuper la maison familiale. Son nom, il le porte comme une croix, mais ne le renie pas. Il adore son père, « génie politique et combattant hors norme, parti de rien et arrivé au sommet ». « Il est même un peu écrasé par cet héritage et n’a jamais osé s’opposer à Gbagbo », confie l’un de ses amis.

Le premier enfant de Laurent Gbagbo

Longtemps inconnu, le visage de Michel Gbagbo apparaît sur les écrans de télévision des Ivoiriens le 11 avril 2011. Ce jour-là, aux côtés de son père et de sa belle-mère, Simone Gbagbo, Michel est hagard. « J’ai cru qu’ils allaient me tuer », souffle-t‑il. Les militaires des Forces nouvelles (FN) se contentent de le rouer de coups. Quelques mois plus tard, une vidéo le montre dans la prison de Bouna, sommé de faire des pompes par Morou Ouattara, l’un des anciens commandants de zone de la rébellion.

Je n’y suis pour rien. Quand ils me voient, ils ont l’impression de voir un petit bout de Laurent Gbagbo » affirme Michel Gbagbo

Des mauvais traitements dont il ne s’est jamais plaint. Condamné en 2015 à cinq ans de prison pour troubles à l’ordre public, il reste sous la menace d’une incarcération – jusqu’à aujourd’hui, aucun mandat de dépôt n’a été délivré – et attend un nouveau procès pour « diffusion de fausses nouvelles », autant d’accusations qu’il dément. S’il est coupable, c’est d’un délit de patronyme, estime-t‑il. Toujours privé de compte bancaire et de ses droits civiques, il a interdiction de sortir du territoire. « Je ne suis pas Seif el-Islam Kadhafi », se défend-il. Il n’a pas grand-chose non plus d’un Ali Bongo Ondimba, d’un Faure Gnassingbé ou d’un Karim Wade. L’ambition politique ne lui est venue que sur le tard.

Un franco-ivoirien

Né à Lyon de Jacqueline Chamois, militante communiste, et d’un père alors opposant, il passe son enfance entre la France et la Côte d’Ivoire, toujours « ou trop blanc ou trop noir ». « Il ne parle pas le bété et n’a jamais passé du temps dans le village natal », explique l’un des proches conseillers de son père.

À Paris, il milite à Lutte ouvrière, mais c’est Abidjan qui l’attire. Il y intègre la Fesci, le sulfureux syndicat étudiant de gauche, puis la Jeunesse du Front populaire ivoirien (FPI), le parti fondé par son père. Le fils du principal opposant ivoirien aime le frisson, met des miroirs sur ses montres pour observer ceux qui le suivent et joue à la clandestinité.

Mais en 2000, lorsque son père accède au palais présidentiel, on ne le voit que rarement. Il n’est d’aucune réunion politique, jamais consulté. Il profite des largesses du pouvoir, monte une société de conseil, écrit des poèmes et passe une thèse de psychologie à l’université d’Abidjan.

C’est à sa sortie de prison, en août 2013, qu’il mesure la puissance de son nom. « L’incarcération en casse certains et en révèle d’autres », estime Diabaté Bêh, son plus proche ami. Privés du père, les militants du FPI adulent le fils. « Je n’y suis pour rien. Quand ils me voient, ils ont l’impression de voir un petit bout de Laurent Gbagbo », commente-t‑il.

Actif en Côte d’Ivoire

De plus en plus, il se rend aux meetings, s’assoit au premier rang, s’octroie une place au sein de la direction du FPI. Et y prend goût. Professeur de psychologie pour 800 000 F CFA par mois (environ 1 200 euros) à la faculté de criminologie d’Abidjan, il suscite la curiosité de ses élèves et passe son temps libre à s’occuper d’un parti divisé depuis la chute de son leader.

Un jour sur les « violences contre les étudiants », l’autre contre les « détenus politiques », il use de son nom pour multiplier les déclarations, désormais de plus en plus bruyantes, et regrette le manque d’implication de certains cadres du FPI.

Rangé du côté des vieux camarades de Laurent Gbagbo rassemblés sous la houlette d’Aboudramane Sangaré, il a plusieurs fois été chargé de médiation avec la frange conduite par l’ancien Premier ministre Pascal Affi N’Guessan. Peu à peu, il s’est imposé au premier plan, devenant aujourd’hui le nouveau visage et l’un des porte-voix du parti.

Les vieux compagnons de son père voient d’un mauvais œil cet héritier, et les jeunes le jalousent

En interne, il défend une ligne modérée, bataille pour l’arrêt du boycott des élections et réfléchit à des alliances. « Je suis prêt à parler à tout le monde », reconnaît-il, lui qui compte parmi ses vieux camarades de la Fesci Charles Blé Goudé, le leader des Jeunes Patriotes, emprisonné à La Haye, et Guillaume Soro, le président de l’Assemblée nationale.

Si Michel Gbagbo a porté plainte contre l’ancien chef rebelle et neuf ex-comzones pour « enlèvement, séquestration, traitements inhumains et dégradants » lors de son arrestation en 2011, l’accolade entre les deux hommes en 2016 a fait le tour des réseaux sociaux. « Ils se parlent de temps en temps », assure un proche.

Certains se méfient de lui

Mais sa montée en puissance a fait surgir des rivalités. Les vieux compagnons de son père voient d’un mauvais œil cet héritier, et les jeunes le jalousent. « Ce n’est pas parce qu’un père est champion olympique d’athlétisme que son fils pourra courir le 100 mètres en moins de dix secondes », raille l’un d’eux.

Pourtant, Michel Gbagbo a un avantage de taille. Tantôt émissaire, tantôt intermédiaire, il est l’un des rares à avoir l’entière confiance de son père, avec lequel il échange régulièrement (par téléphone et par émissaires interposés), et de sa belle-mère Simone, même si leurs relations ont toujours été compliquées.

Le fils attend la libération du père, qu’il croit de plus en plus proche. Il sait qu’une fois de retour Laurent Gbagbo pèsera toujours, sans vouloir rejouer les premiers rôles. Lui, en revanche, se pique d’ambition. « La seule fois où j’ai parlé politique à mon père, c’était pour lui dire que je voulais être député. » L’idée ne l’a pas lâché : il promet d’être candidat à Yopougon aux prochaines législatives.

À 47 ans, il voit même plus loin. « Je lui ai dit qu’à son âge son père était déjà chef de parti », explique Diabaté Bêh. À ceux qui doutent encore de ses capacités, il pourrait raconter comment il s’est habillé le jour de l’investiture de Laurent Gbagbo. Ce jeudi 26 octobre 2000, il n’avait que des jeans et des vêtements élimés, alors il a emprunté un pantalon à son père, puis un deuxième, et les a superposés afin que le tout soit ajusté : « Le costume était trop grand, peut-être, mais il a tenu. »