Birmanie : Aung San Suu Kyi, une sainte en enfer

Aung San Suu Kyi lors d'un discours à Naypyidaw, le 19 septembre. © Aung Shine Oo/AP/SIPA

Portée aux nues par les Occidentaux, Aung San Suu Kyi passait hier pour une icône de la démocratie. Soupçonnée, à tort ou à raison, de soutenir la sanglante répression des Rohingyas, elle est aujourd’hui traînée dans la boue.

Elle avait tout pour plaire. Pour conquérir le grand cirque politico-médiatique de l’Occident. D’abord, une ascendance prestigieuse et tragique : négociateur, avec d’autres, de l’indépendance de la Birmanie, le général Aung San, son père, fut assassiné quelques mois avant l’accomplissement de son œuvre ; Khin Kyi, sa mère, fut ambassadrice en Inde. Ensuite, une double culture birmane et euro-américaine : elle a étudié à Oxford, à Londres et à New York ; parle un anglais parfait ; ne se débrouille pas mal en français ; et a eu le bon goût d’épouser un ressortissant britannique, Michael Aris, avec qui elle a eu deux enfants. Enfin, sa beauté : elle a la grâce délicate et fragile d’une Audrey Hepburn mondialisée.

Au début des années 1990, Hollywood le comprit avant tout le monde : une star était en train de naître. Le film de son interminable affrontement avec les brutes galonnées et xénophobes au pouvoir à Rangoun puis à Naypyidaw (leur improbable capitale surgie de la jungle) promettait d’être spectaculaire et émouvant. Une ode grandiose à la démocratie occidentale. Titre envisagé : « un sari et des fusils ». Mais n’était-il pas imprudent de se fier aux dangereuses images d’actualité, si aisément manipulables ? Comment s’assurer qu’elles servent fidèlement le scénario ? La politique, c’est souvent moche, sale, violent, imprévisible et contradictoire. Tout l’inverse d’un cantique droit-de-l’hommiste. Mieux valait carrément recourir à la fiction. Avec des stars dont c’est le métier, comme la troublante Michelle Yeoh.

Célèbre cinéaste franco-hollywoodien, Luc Besson se porta volontaire. The Lady, son biopic hagiographique, est une œuvrette de circonstance dans laquelle la politique birmane sert de décor à d’innocentes effusions : les amours contrariées de Michael et de Suu Kyi. Mais d’autres, beaucoup d’autres, contribuèrent à la légende de la « sainte de Rangoun ». L’inévitable Bono et sa bande de bardes irlandais jouèrent leur partition (Walk On). Les jurés de maints prix prestigieux (Nobel, Sakharov), aussi.

L’icône birmane

Tout alla pour le mieux tant que l’icône de la non-violence accepta bon gré mal gré d’être persécutée. L’ennui avec les saintes et les militaires, c’est qu’ils ne sont pas forcément plus bêtes que les autres. En Birmanie comme ailleurs, il arrive – si, si – que les soudards en aient sous le képi. À partir de 2010, les membres de l’état-major prirent conscience que la notoriété désormais planétaire de leur souffre-douleur préférée commençait à poser problème. S’obstiner à la tourmenter, c’était aller au-devant de graves désagréments. Pour elle, bien sûr, mais aussi pour eux. La tortueuse mise en scène qu’ils échafaudèrent alors avait de quoi rendre jaloux le storyteller le plus retors. Vous voulez du spectacle ? Soit, allons-y ! Titre finalement retenu : « le fantôme de la démocratie ». Sujet ? L’art de conserver le pouvoir en créant l’illusion du contraire.

La junte entreprit donc une prudente ouverture. En 1990, déjà, la Ligue nationale pour la démocratie (LND), le parti d’Aung San Suu Kyi, avait remporté aux législatives une victoire retentissante et vaine : le scrutin avait été promptement annulé, et l’illustre agitatrice placée en résidence surveillée. Le message était clair : dans leur grande mansuétude – et avec le dessein d’amadouer une opinion internationale de plus en plus remontée contre eux –, les militaires acceptaient d’organiser des élections libres… que l’opposition avait interdiction de gagner. La ficelle était un peu grosse ? Sans doute, mais les apprentis comploteurs allaient peu à peu apprendre de leurs erreurs.

En novembre 2010, Suu Kyi est libérée. En avril 2012, elle est élue députée. En novembre 2015, la LND ayant remporté les élections présidentielle et législatives, elle devient ministre des Affaires étrangères, conseillère de l’État et porte-parole de la présidence. Ce qui fait d’elle une sorte de Première ministre. Elle est désormais en pleine lumière mais ne détient que l’ombre du pouvoir. Les ministères clés (Défense, Intérieur et Frontières) ainsi qu’un quart des députés restent sous le contrôle direct de l’armée. Celle-ci ayant le projet de régler de très vieux comptes avec les Rohingyas, ces apatrides musulmans de l’ouest du pays qu’elle s’obstine à désigner sous le vocable de « Bengalais » pour souligner leur altérité, il était prévisible que l’opprobre qu’il en résulterait rejaillisse sur Aung San Suu Kyi. D’une balle deux coups !

Le silence d’Aung San Suu Kyi

La sainte a-t‑elle été insidieusement contaminée par le chauvinisme bouddhiste et la xénophobie qui gagnent tout le pays sous l’influence d’une armée de moines chauffés à blanc par les diatribes violemment islamophobes de leur chef, Ashin Wirathu, le « Hitler birman », auquel le réalisateur suisse Barbet Schroeder vient de consacrer un documentaire fort critique (Le Vénérable W) ? Certaines de ses déclarations pourraient le suggérer, mais rien n’est sûr. Son silence prolongé devant les discriminations, puis les terribles exactions (villages brûlés par dizaines, viols en série, sévices contre les civils, des milliers de morts au total) infligées aux Rohingyas est presque plus embarrassant. Pour ne rien arranger, aucun candidat de confession musulmane ne figurait sur les listes de la LND lors des législatives de 2015…

D’autres analystes se montrent plus indulgents et équilibrés. « On oublie que les généraux ont le droit constitutionnel de prendre le contrôle du gouvernement par un coup d’État légal s’ils considèrent que l’ordre doit être rétabli », écrit par exemple Kevin Rudd, un ancien Premier ministre australien. Après les attaques déclenchées le 25 août par une mystérieuse Armée du salut des Rohingyas de l’Arakan (Arsa) contre des postes-frontières et un camp de l’armée, nul doute qu’ils s’en sentent le droit. Et le devoir. Les hostilités étant ouvertes, plus question de tolérer la moindre discordance. Et surtout pas venant d’Aung San Suu Kyi, leur ennemie intime. « La question bengalie est une cause nationale pour laquelle nous devons tous rester unis », a prévenu le général Min Aung Hlaing, le chef de l’armée. Ce genre d’objurgation ne se discute pas. La vérité est que la dame de Rangoun n’a aucune marge de manœuvre : soit elle rentre dans le rang, soit elle est débarquée sans ménagement et la transition politique birmane prend fin avec elle.

L’indignation de la communauté internationale

L’argument ne convainc pas les professionnels de l’indignation, de Desmond Tutu à Bernard-Henri Lévy en passant par Bernard Kouchner et l’ancien chef de la diplomatie française Hubert Védrine, qu’on a connu plus avisé. Pour eux, aucun doute : le Prix Nobel de la paix cautionne les massacres et doit restituer le prix qui lui a été indûment décerné. L’archevêque sud-africain se fait pressant : « Si le prix de votre accession aux plus hautes fonctions est votre silence, alors ce prix est trop élevé. » Bref, chacun brûle allègrement ce qu’il adorait hier. D’un excès à un autre.

Quant aux réseaux sociaux, ce cloaque numérique, ils s’embrasent. L’Arakan étant hermétiquement bouclé, il n’existe aucune photo de la tragédie. Des témoignages verbaux, oui ; des images de camps de réfugiés au Bangladesh, bien sûr ; d’autres, prises par satellite, encore mieux ; mais rien d’autre. Les photos postées par bouddhistes et musulmans, pour une fois d’accord, sont donc des faux grossiers. Des documents filmés en d’autres temps et d’autres lieux généralement très éloignés de la Birmanie : Inde, Chine, Congo, Haïti, Indonésie, Rwanda… « Lies! Lies! Lies! » Mensonge partout, tout le temps. Cela ne ressuscitera pas les morts, mais pourquoi, pour une fois, ne pas laisser le dernier mot à Shakespeare ?

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