Au Maroc, un prétendant doit montrer « patte musulmane »

Les divorces par consentement mutuel ont augmenté de 700 % en dix ans. © Desislava Panteva/Getty

Même si le royaume avance, le déséquilibre reste flagrant. Successions, mariages inter-religieux… de nombreux efforts restent à faire.

Ce matin du mois d’avril, dans le quartier des Habous, dans le vieux Casablanca, Jules et Naïma se sont donné rendez-vous chez un adil, un notaire religieux qui établit les actes de conversion à l’islam. Ils ont décidé de se marier. Mais pour que leur union soit reconnue par la loi marocaine, il faut que Jules, français, se convertisse. Quant à Naïma, marocaine de naissance, elle est musulmane de fait aux yeux de la loi de son pays.

Après la prononciation de la chahada, la profession de foi musulmane, Jules et Naïma quittent, soulagés, l’échoppe du notaire. Quelques jours plus tard, au moment où ils retournent chercher son acte de conversion, Naïma découvre que le notaire a écrit en arabe que Jules a « renoncé à la foi de Jésus pour adhérer à celle de Mohammed ». Seulement voilà : Jules n’a jamais été chrétien. Mais le simple fait qu’il soit français a suffi à persuader le adil qu’il l’était. Ce dernier ne lui a même jamais posé la question.

Une question de formalité

Ce préjugé en dit long sur la superficialité de ce document religieux. Il démontre qu’au Maroc, comme dans beaucoup de pays arabes, les actes de conversion sont conçus comme une formalité administrative qui n’a pas pour but de questionner la foi mais qui vise tout simplement à montrer la suprématie de l’islam d’État sur le droit individuel. Et sur le droit des femmes en particulier.

Par le biais de ce papier, on leur signifie qu’elles ne sont pas libres de choisir leurs unions, qu’elles sont encore sous tutelle – contrairement aux hommes, qui peuvent se marier avec des non-musulmanes sans que celles-ci doivent se convertir. Ainsi en ont décidé les exégètes musulmans du Moyen Âge, sans prendre la peine de tenir compte des nombreux versets coraniques prônant l’égalité entre les deux sexes.

Pour justifier cette injustice, certains fuqaha (juristes spécialistes du droit religieux) marocains en arrivent à vous expliquer, sans vergogne, que l’homme est davantage capable de convertir une femme que l’inverse. Cette dernière serait émotive et fragile, facilement influençable, et pourrait renier sa religion pour une petite histoire de cœur. Alors, pour empêcher une telle hérésie, les honorables exégètes ont décrété que tout prétendant doit montrer « patte musulmane ».

Pourtant, le Maroc n’est pas le dernier de la classe en matière de droits des femmes. Depuis 2004, année d’adoption du code de la famille, communément appelé la Moudawana, des milliers d’entre elles peuvent se marier avec qui elles veulent et divorcer de leur propre initiative (la répudiation a été bannie). Certes, le changement a pris de longues années avant de s’imposer dans une société conservatrice, mais les résultats sont au rendez-vous. Entre 2004 et 2013, les divorces par consentement mutuel ont augmenté de 700 %, à en croire le ministère de la Justice.

L’égalité est encore loin

En 2007, les femmes ont pu arracher un autre droit, celui de transmettre leur nationalité à leurs enfants nés de mariages mixtes. C’est la dernière avancée historique du pays dans le domaine. Depuis, le royaume semble faire du surplace. La société civile appelle le gouvernement islamiste à continuer sur le chemin de l’égalité, presque en vain.

En 2012, à la suite du suicide d’Amina Filali, une Marocaine de 16 ans qui avait été obligée d’épouser son violeur, des milliers de femmes, appuyées par des ONG internationales, avaient battu le pavé pour appeler les islamistes à abroger la loi qui permettait cette pratique de la honte. Ils avaient fini par céder. À contrecœur.

Le gouvernement vient de mettre son veto à plusieurs recommandations émises par le Conseil des droits de l’homme de l’ONU comme la reconnaissance du statut des mères célibataires, des enfants nés hors mariage et l’égalité dans l’héritage

Depuis, ils refusent tout ce qui permet à la femme de disposer de son corps et de son esprit. Pis, le gouvernement vient de mettre son veto à plusieurs recommandations émises par le Conseil des droits de l’homme de l’ONU comme la reconnaissance du statut des mères célibataires, des enfants nés hors mariage et l’égalité dans l’héritage. Selon lui, elles entrent en contradiction avec les valeurs du royaume : l’islam et l’unité nationale.

Depuis trois ans, la loi sur la violence à l’égard des femmes sommeille au Parlement, faute de volonté politique. Même le Conseil national des droits de l’homme (CNDH) – pourtant sous tutelle royale – a rédigé de nombreux rapports dénonçant les zones d’inégalités entre hommes et femmes dans les lois, dont la question de l’héritage. Il n’a pas été entendu. Le royaume semble avoir atteint sa limite en matière d’égalité entre les sexes. Un plafond de verre que la Tunisie voisine a su briser ces dernières semaines. Le Maroc saura-t-il s’en inspirer ?

Déjà 200 000 inscrits


Chaque jour, recevez par mail les actus Jeune Afrique à ne pas manquer


Curieux ? Voici un aperçu des newsletters ici