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Birmanie : d’ou viennent les Rohingyas, ces musulmans persécutés par le régime ?

Réfugiés rohingyas à Dakhinpara, au Bangladesh, le 12 septembre. © Dan Kitwood/Getty Images

En Birmanie, les protagonistes de la tragédie en cours s’efforcent de justifier l’injustifiable par des arguments « historiques » pour le moins fallacieux.

« L’Histoire est une conspiration permanente contre la vérité », disait l’écrivain français Joseph de Maistre ; « un cauchemar dont j’essaie de m’éveiller », renchérissait James Joyce, son illustre collègue irlandais. Sans doute, mais ne nous y trompons pas : c’est encore pire quand l’Histoire n’existe pas – ou à peine. Dans ce cas, le mensonge règne sans partage. C’est hélas celui de la Birmanie, où les sources documentaires sont rares et incertaines.

Qui sont et d’où viennent les Rohingyas, cette communauté d’un million de personnes de confession musulmane (sunnite) établie dans l’État d’Arakan (rebaptisé « Rakhine » par les militaires au pouvoir), sur la côte occidentale du pays, près de la frontière bangladaise ? Personne n’en sait rien, mais tout le monde a son hypothèse, généralement hasardeuse et intéressée.

Les Rohingyas eux-mêmes sont convaincus que leurs ancêtres étaient, au XVe siècle, les sujets de l’antique royaume d’Arakan, constitué autour de la ville de Mrauk-U et s’étendant jusqu’à Chittagong, au Bengale voisin. La cohabitation entre musulmans et bouddhistes y était-elle plus harmonieuse qu’aujourd’hui ? Rien n’est moins sûr. Les premiers étaient sans doute dans leur majorité des commerçants habitués à sillonner les routes de la soie. Si cette hypothèse est la bonne, leurs descendants constitueraient l’une des innombrables minorités ethnico-religieuses que compte aujourd’hui la Birmanie. Et les discriminations dont ils sont les victimes de moins en moins consentantes seraient à tous égards injustifiables.

Des immigrants illégaux aux yeux de la loi birmane

Les bouddhistes sont, bien sûr, d’un avis diamétralement opposé. Pour eux, les premiers Rohingyas étaient des supplétifs bengalis des troupes britanniques apparues dans la région dès 1760, plus d’un demi-siècle avant la première tentative d’occupation coloniale de la Birmanie (1824-1826). Des collabos, en somme, des traîtres dont les descendants doivent être traités comme des corps étrangers, des immigrants illégaux, des apatrides. D’autant qu’entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et la proclamation de l’indépendance, en 1948, ils auraient de nouveau pris le parti des Britanniques par crainte des représailles des nationalistes birmans.

Qui a raison, qui a tort ? Tout le monde, bien sûr. Il est vraisemblable qu’un petit noyau de Bengalais musulmans se soit établi dans l’Arakan il y a au moins six siècles. Mais que ses rangs aient singulièrement grossi pendant la période coloniale. En 1962, l’arrivée au pouvoir d’une junte de militaires ultranationalistes n’a évidemment pas contribué à apaiser les tensions communautaires. Vingt ans plus tard, une loi sur les nationalités a été adoptée. Elle dispose que seules les 135 minorités présentes, paraît-il – mais comment le prouver ? –, dans le pays lors de l’installation des premiers colons, en 1824, sont officiellement reconnues. Les autres, parmi lesquelles les Rohingyas, n’ont aucune existence légale et ne disposent que d’un seul droit : celui de souffrir en silence. On mesure l’enjeu des ubuesques controverses pseudo-historiques évoquées plus haut.