Mines : Pourquoi Barrick Gold se trouve dans l’impasse en Tanzanie

Les concentrés de minerai issus de Buzwagi font l’objet d’une interdiction d’exporter. © Acacia Mining

Le géant mondial de l’or souhaite se désengager du pays et de l’Afrique. Mais il peine à trouver un repreneur pour sa filiale Acacia Mining, visée par un redressement fiscal record et un embargo.

Acacia Mining, filiale du géant canadien Barrick Gold, numéro un mondial du secteur aurifère, se trouve dans une impasse en Tanzanie. Depuis fin juillet, le groupe ne parvient pas à trouver un terrain d’entente avec le gouvernement de ce pays, qui lui a infligé le plus grand redressement fiscal de tous les temps : pas moins de 190 milliards de dollars (159 milliards d’euros), dont 40 milliards de dollars d’impôts impayés sur des exportations dissimulées, et 150 milliards de pénalités de retard. Une somme qui représente quatre fois le PIB du pays, et que la plupart des observateurs jugent fantaisiste. « Ces chiffres faramineux reposent sur des estimations de production et d’exportation irréalistes, bien au-dessus de la capacité des trois mines tanzaniennes d’Acacia [North Mara, Buzwagi et Bulyanhulu] », analyse Magnus Ericsson, professeur d’économie minière à l’université technologique de Lulea, en Suède.

Selon ce spécialiste, le marché mondial de l’or aurait été bouleversé si les chiffres gouvernementaux avaient été exacts. « On peut légitimement critiquer Barrick Gold – et de nombreuses compagnies internationales – pour leurs pratiques condamnables dans les domaines social, fiscal et même environnemental. Mais une telle accusation, mal étayée, paraît contre-productive pour l’image du pays aux yeux des investisseurs », fait valoir cet analyste, qui connaît bien le secteur minier de la Tanzanie.

Alors que le management d’Acacia ne parvient pas à débloquer la situation, la direction générale de Barrick Gold, basée à Toronto, a indiqué reprendre la main dans les discussions avec l’État tanzanien, sans pour le moment parvenir à apaiser les relations.

Un embargo imposé par le gouvernement

Si Acacia est l’un des deux poids lourds du secteur dans le pays avec AngloGold Ashanti, et représente plus de la moitié de la production d’or – 25 des 42 tonnes tanzaniennes en 2016 –, sa situation devient critique. D’autant que le groupe minier fait face depuis mars à une interdiction d’exporter les concentrés de minerai issus de ses mines de Bulyanhulu et Buzwagi : de nombreux conteneurs prêts à l’exportation sont toujours bloqués dans le port de Dar es-Salaam, et le président Magufuli disait en mars vouloir les inspecter lui-même.

Contrairement à la fabrication de doré, produit intermédiaire d’une teneur en or de 94 %, pour lequel il faut investir dans des équipements industriels, la production de concentré ne nécessite pas de gros moyens, hormis logistiques. Acacia, qui possède par ailleurs des permis d’exploration au Kenya, au Burkina Faso et au Mali, affirme perdre 1 million de dollars de revenus par jour en raison de cet embargo. La société, pilotée par l’Australien Brad Gordon et cotée à Londres, a vu son action chuter de 20 % fin juillet à la suite de l’annonce du méga-redressement fiscal. Elle a réduit drastiquement début septembre l’extraction d’or dans sa mine de Bulyanhulu et continue de stocker du concentré sur ses sites en attendant une résolution du conflit.

« Les relations entre Dar es-Salaam et Barrick Gold, qui s’est implanté dans le pays à la fin des années 1990, sont désastreuses depuis le début », rappelle un ancien dirigeant d’un grand minier international en Afrique. Le groupe canadien a fait de nombreuses promesses qu’il n’a pas tenues, notamment concernant sa participation à des projets énergétiques, ainsi qu’à la montée en puissance de l’industrie de transformation du minerai pour produire du doré et non plus seulement du concentré. Et surtout, l’actionnaire canadien et le management d’Acacia n’ont pas su gérer leurs relations avec les communautés locales, notamment avec les orpailleurs.

Un choix risqué

Depuis une vingtaine d’années, la direction générale de Barrick Gold ne fait pas mystère de son souhait de quitter l’Afrique et plus précisément le seul pays où le groupe produit, la Tanzanie. Le continent est jugé trop risqué par la direction générale, menée actuellement par Kelvin Dushnisky. Le patron de la compagnie veut concentrer ses efforts sur le développement de ses exploitations américaines, qui représentent déjà plus de 70 % de sa production annuelle avec 165 tonnes d’or. La création d’Acacia Mining en 2000, sous la forme d’un spin-off, correspondait à cette stratégie de désengagement, mais Barrick n’a, depuis lors, jamais réussi à trouver un acheteur pour les 63,9 % du capital.

Barrick aimerait qu’on lui fasse un chèque de quelque 600 millions de dollars pour Acacia, mais personne n’est disposé à le lui signer

Le dernier rapprochement envisagé, début 2017, avec Endeavour Mining, groupe de Naguib Sawiris piloté par Sébastien de Montessus, aurait abouti à la création du numéro un africain de l’or. Mais il a finalement échoué faute d’une entente sur le prix et d’un soutien du management d’Acacia, opposé à la direction de Barrick Gold sur cette revente. « Barrick aimerait qu’on lui fasse un chèque de quelque 600 millions de dollars pour Acacia. Dans le contexte politique actuel en Tanzanie, personne n’est disposé à le lui signer, d’autant plus que la crise s’envenime depuis l’élection de Magufuli, un président carré, à l’itinéraire marxiste, qui va volontiers jusqu’à l’affrontement avec les compagnies internationales », indique notre ancien dirigeant minier.

Après l’échec de la fusion avec Endeavour, et dans ce contexte très tendu, les repreneurs potentiels se font discrets. « Mark Bristow, le patron de Randgold Resources, numéro un africain du secteur, pourrait se porter candidat, mais il attendra nécessairement que Barrick Gold revoie nettement ses prétentions à la baisse. Quant à AngloGold, déjà bien présent dans le pays, il n’est pas dans une logique d’expansion, mais de rationalisation de ses coûts, donc c’est très improbable », confie un bon connaisseur du dossier. Reste l’éventualité d’une acquisition chinoise soutenue par le gouvernement. « Zijin Mining, le numéro un chinois de l’or, qui veut s’internationaliser, pourrait se montrer intéressé », estime Magnus Ericsson.


Vrais-faux conflits fiscaux

Les différends fiscaux entre États et multinationales se sont multipliés dans le secteur extractif en Afrique, le plus souvent liés à des suspicions de fraude sur les quantités exportées, comme dans le cas de Barrick Gold en Tanzanie. Dernier conflit en date, le 29 août 2017, la Guinée équatoriale a réclamé au pétrolier Total 48 milliards de F CFA (73 millions d’euros) pour fraude à l’exportation. Et dans les mines, Randgold Resources a fait face, fin 2016, à l’État malien, qui lui réclamait 42 milliards de F CFA d’impôts impayés. Ces différends se résolvent généralement à l’amiable. En 2014, le Gabon réclamait par exemple 805 millions de dollars (620 millions d’euros) à Total. Les deux parties se sont finalement entendues début 2016, avec une transaction d’un montant bien inférieur, mais resté secret.

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