Côte d’Ivoire : le coup de poker d’Alassane Ouattara

Par - à Abidjan

Ce 10 septembre, au Palais des sports d’Abidjan, militants et cadres du RDR attendent l’annonce de la nomination de leur nouveau chef. © ISSOUF SANOGO/AFP

En faisant d’Henriette Dagri Diabaté la nouvelle patronne du RDR, Alassane Ouattara a surpris tout le monde. Et brouille un peu plus les cartes à trois ans de la présidentielle.

«On a tous été sonnés. » Dans la bouche des caciques du Rassemblement des républicains (RDR), ces quelques mots reviennent sans cesse. Voilà des mois qu’ils préparaient ce rendez-vous. Ce congrès ordinaire, le premier depuis neuf ans, devait fêter le grand retour du chef de l’État à la tête de son parti. C’est lors des précongrès organisés en avril aux quatre coins du pays que la décision avait été arrêtée, entérinée par le bureau politique du RDR.

Face aux déceptions des militants, aux ambitions dévorantes de certains cadres et aux turbulences dans les relations avec leur allié, le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), seule la figure tutélaire d’Alassane Ouattara semblait encore à même de rassembler. Éventails, casquettes, tee-shirts… ces dernières semaines, des milliers de produits et d’affiches à l’effigie du chef de l’État avaient été fabriqués. Samedi 9 septembre, pour l’ouverture du congrès, c’était encore lui qui faisait la une du journal spécialement créé pour l’occasion. « Le grand jour ! » titrait le bulletin distribué aux milliers de militants installés dans les travées du Palais des sports d’Abidjan.

Secret bien gardé

Le sacre était prévu pour le dimanche 10 septembre. Au dernier jour du congrès, tout ce que le RDR compte de cadres – mis à part le président de l’Assemblée nationale, Guillaume Soro – se presse sur la scène. Nul ne s’étonne alors qu’Alassane Ouattara n’ait pas été élu dans la nuit par les congressistes, comme le programme l’annonçait. « Il y a eu du retard, explique-­t-on, ce sera fait dans les prochaines minutes. » Le chef finit par prendre la parole. Au bout d’une heure, devant une salle stupéfaite, il renonce à la présidence, propose Henriette Dagri Diabaté, et la fait immédiatement élire par acclamation. En retour, celle qui est aussi grande chancelière de Côte d’Ivoire le nomme président d’honneur du parti. La sidération est sur tous les visages.

« Ouattara adore surprendre. Il est sans doute très heureux de son coup ! » commente un diplomate. Qui était au courant ? Amadou Gon Coulibaly, le Premier ministre, et Téné Birahima Ouattara, le frère du chef de l’État, devaient savoir, avancent leurs proches. Et c’est tout. Cela faisait des années qu’un secret n’avait pas été si bien gardé. De ses ministres aux membres du bureau politique du parti, tous doivent l’avouer : ils n’étaient pas dans la confidence.

« Il a dribblé tout le monde ! » reconnaît-on en tentant de chercher des signes avant-coureurs. Certains se souviennent de cette réunion, début août, et des mots du président. Ce jour-là, en présence de tout ce que le RDR compte de cadres, Alassane Ouattara avait émis quelques doutes : il avait affirmé ne pas souhaiter reprendre la tête du parti, sans expliquer pourquoi, tout en demandant à ses cadres de poursuivre leur réflexion.

Certains admettent aujourd’hui ne pas l’avoir pris au sérieux à ce moment-là, s’empressant d’oublier avant de partir en vacances. Plus jamais Alassane Ouattara ne leur en avait parlé. Le vendredi 8 septembre, alors qu’il réunit la – nombreuse – direction du RDR au petit palais présidentiel, il ne laisse rien paraître. Samedi 9, il reçoit encore plusieurs cadres tête à tête, dont Amadou Soumahoro, Adama Bictogo, Gilbert Koné Kafana et Ibrahim Bacongo Cissé, les quatre candidats au secrétariat général. Il consulte, réfléchit aux postes à attribuer. Mais la question de la présidence du parti n’est pas abordée. Il ne dit rien non plus aux ministres et aux diplomates venus dîner chez lui, à sa résidence de la Riviera-Golf.

À cet instant pourtant, la décision est prise. Il vient de l’annoncer à Henriette Dagri Diabaté, surprise elle aussi. Un coup de tête, une décision vraisemblablement prise à la dernière minute, dans la nuit de vendredi à samedi.

Si ce n’était pas lui, ce ne pouvait être qu’elle. Comme en 1998 à la mort de Djéni Kobina, lorsqu’elle a repris, au pied levé, le secrétariat général du parti et le combat contre Henri Konan Bédié, Henriette Dagri Diabaté est l’ultime recours. « Pouvais-je dire non ? » avait-elle lâché à l’époque. Et le peut-elle aujourd’hui ? « Le RDR, c’est ma vie ! » a-t-elle lancé sur la scène du Palais des sports.

S’il n’est pas redevenu président du RDR, c’est pour prendre la tête d’un parti unifié RDR-PDCI  dans quelques mois », promet un ministre

Voilà plus de quarante ans que cette femme au port altier et au regard sûr est l’une des plus proches d’Alassane Ouattara. Ils se rencontrent dans les années 1970, lorsque le jeune banquier intègre la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO). Lamine Diabaté, ancien ministre d’Houphouët-Boigny, y travaille alors. Les deux hommes originaires d’Odienné, dans le nord-ouest du pays, se lient d’amitié, mais c’est bien avec sa femme, Henriette, qu’Alassane Ouattara va mener son combat. En 1990, lorsqu’il est nommé Premier ministre, il offre à cette intellectuelle le ministère de la Culture. Quatre ans plus tard, ils quittent le PDCI et créent le RDR.

Depuis cette époque, elle a maintes fois prouvé qu’elle était prête à tous les sacrifices. En 1999, elle sera d’ailleurs jetée en prison, seule avec les droits communs quand ses camarades sont ensemble, entre hommes. Femme de caractère, elle n’a jamais été une rivale. Une idéologue, oui, mais qui ne rêve pas à un destin présidentiel. La preuve : en 1995 et en 2000, lorsque Ouattara est empêché de se présenter aux élections, il songe un temps à elle, mais Henriette Dagri Diabaté balaie l’idée. Ouattara sait qu’il peut faire entièrement confiance à celle qu’il appelle affectueusement « Tantie ». Elle préfère qu’on la surnomme « la grande royale », référence au personnage du roman de Cheikh Hamidou Kane, L’Aventure ambiguë : elle a autorité sur tous. « Le président ne lui refuse rien », confie l’un de ses proches.

Les statuts prévoient que le président du RDR soit élu par le congrès. Ouattara a piétiné les textes et l’avis de tous. Ce ne sont pas des manières ! » s’indigne un membre du parti

Depuis sa nomination, en 2011, par Alassane Ouattara à la grande chancellerie, cette militante mène une existence plus tranquille. Entre deux décorations, elle continue à suivre les activités du RDR, mais, à 82 ans, n’est plus de toutes les réunions et, endossant un rôle de sage, joue plutôt les médiatrices. C’est elle qu’on vient voir pour espérer avoir l’oreille du président. Consensuelle et respectée dans son propre parti, elle l’est aussi au PDCI, où elle a encore des amis. Elle n’est pas une intime d’Henri Konan Bédié, mais elle le voit régulièrement. Elle a même des liens avec les opposants du Front populaire ivoirien (FPI) et connaît bien leur leader : Laurent Gbagbo a été l’un de ses étudiants lorsqu’elle enseignait l’histoire à l’université d’Abidjan.

Rivalités relancées

Une expérience qui ne sera pas de trop pour la tâche qui lui incombe à présent. Pour son retour au premier plan, c’est un parti dans la tourmente qui l’attend. Ces derniers mois, les militants ont montré leur grogne, fustigeant des cadres coupés de leur base et peu reconnaissants depuis leur arrivée au pouvoir. Le congrès n’a pas apaisé les ressentiments.

La chancelière Henriette Diabaté à l'investiture du président Alassane Ouattara, le 21 mai 2011, à Yamoussoukro, Côte d'Ivoire. © Rebecca Blackwell/ AP/SIPA

« Les militants sont déboussolés, ils n’ont pas compris ce qu’il s’est passé. Ils souhaitaient le retour de Ouattara. Certains ont l’impression qu’on se moque d’eux », assure un membre historique du parti. Frustrations, grincements de dents, beaucoup déplorent la méthode. « Les statuts prévoient que le président du RDR soit élu par le congrès. Ouattara a piétiné les textes et l’avis de tous. Ce ne sont pas des manières ! » condamne un autre.

Les rivalités sont déjà relancées. D’autant que, si Henriette Dagri Diabaté fait l’unanimité, il n’en est pas de même du reste des nommés. L’autoritarisme de Kandia Camara, la nouvelle secrétaire générale, est déjà souligné par certains. D’autres se méfient de la nomination en tant que premier vice-président d’Amadou Gon Coulibaly, en qui beaucoup voient le dauphin désigné d’Alassane Ouattara. « Depuis 1994, c’est toujours lui qui a été aux manettes, et ça va continuer », confirme un membre de l’entourage du Premier ministre. « Nous ne sommes pas dupes. Henriette Dagri Diabaté est un paravent, et on sait bien qui se cache derrière », raille un proche de Guillaume Soro. Absent au congrès, l’ancien patron de la rébellion a acté sa rupture avec Alassane Ouattara (lire encadré). Une des tâches d’Henriette Dagri Diabaté, colistière de l’enfant terrible du RDR en 2000 pour les législatives à Port-Bouët, sera de tenter d’éviter son départ du parti. « Si elle y met tout son poids moral, c’est vrai qu’elle pourrait réduire les fractures », reconnaît la même source.

RDR et PDCI de nouveau sous une unique bannière ?

Mais le grand défi reste le rapprochement avec le PDCI. Après plusieurs mois de brouille, l’alliance entre les houphouétistes est plus que jamais fragilisée. Certains l’avaient déjà enterrée, Alassane Ouattara a choisi de la relancer. « À tous ceux qui se font des illusions, je veux dire : Bédié et moi, nous sommes ensemble ! » a-t-il martelé devant ses militants. L’heure est à nouveau au parti unifié. « Mon ambition, c’est qu’il existe avant fin 2017 », a-t-il insisté. Alors que depuis 2014, la création de cette nouvelle formation est sans cesse reportée, beaucoup y voient un vœu pieux. Et l’occasion d’autres tensions.

« C’est l’ultime tentative d’un homme fatigué qui ne comprend plus sa base ni ses cadres. Il promettait le renouveau et se replie sur les vieux cadres de son parti. Il navigue à vue », commente un observateur ivoirien. Mais plusieurs de ses proches l’affirment : la reculade de Ouattara n’est en rien un renoncement. « Reprendre la tête du RDR, c’était s’abaisser aux querelles partisanes, c’était aussi s’exposer aux critiques de ceux qui y voyaient le premier pas pour un troisième mandat. Tout cela était impossible. S’il n’est pas redevenu président du RDR, c’est pour prendre la tête du parti unifié dans quelques mois », promet l’un de ses ministres. Coup perdant ou coup de maître ? À trois ans de la présidentielle, le choix de Ouattara apparaît surtout comme un coup de poker osé.


Le point de non-retour ?

Entre Guillaume Soro et Alassane Ouattara, le torchon brûle, et l’absence du président de l’Assemblée nationale au congrès du RDR (en Europe depuis la fin août, il était à Londres ce jour-là) fait penser qu’un cap a été franchi entre les deux hommes.

Dans un communiqué publié le 8 septembre depuis Paris, Soro regrettait ne pas avoir été associé au rendez-vous. L’appel, quelques jours auparavant, d’Amadou Soumahoro, alors secrétaire général par intérim du RDR, n’a manifestement pas suffi à le convaincre.

« C’était à Ouattara de prendre son téléphone ! » assène-t-on dans l’entourage de l’ancien chef des Forces nouvelles (FN). Les communications seraient en effet coupées entre les deux hommes, qui ne se sont pas parlé depuis la fin juin. Les proches de Soro fustigent un père ingrat : « Dans son discours, Ouattara rappelle les sacrifices de Hamed Bakayoko et d’Amadou Gon Coulibaly, mais il oublie que nous avons pris les armes pour lui ! Certains des nôtres sont morts pour lui ! » s’étrangle l’un d’eux.

En août, les FN ont ressuscité à travers la création de L’Amicale, mais, dans l’entourage de Soro, on affirme que toutes les options sont possibles. On envisagerait plus la création d’un large mouvement à la Macron que celle d’un parti politique, et on parie sur une implosion des principales formations ivoiriennes. Des discussions sont en cours depuis plusieurs mois avec des membres du PDCI comme avec des figures du FPI.

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