Musique : Angélique Kidjo, album de famille

"La voix est le miroir de l’âme", d’Angélique Kidjo, avec Rachel Wenrick, est publié chez Fayard. © Fayard

Dans ses Mémoires, la star béninoise Angélique Kidjo redevient petite fille. Et rend un hommage vibrant à ses parents.

Kidjo la « star trois étoiles », multirécompensée aux Grammy Awards. Kidjo la pasionaria antiraciste. Kidjo la « diva engagée ». Et même Kidjo la candidate espérée à la présidentielle du Bénin… Nous pensions avoir déjà tout écrit, ou presque, sur l’icône, qui a fêté ses 57 ans en juillet. C’était compter sans la publication chez Fayard de La voix est le miroir de l’âme, traduction de ses Mémoires parues en anglais en 2014.

 

L’autobiographie, nourrie d’un nombre impressionnant de photos, se lit comme un bon roman. Un succès précoce, l’exil à 23 ans, une histoire d’amour qui dure (avec le jazzman français Jean Hebrail), l’envolée vers les États-Unis, des hits planétaires (Agolo…), des combats tous azimuts pour des causes nobles (contre l’excision, le mariage forcé, pour l’éducation des jeunes Africaines avec sa Fondation Batonga)… tout y est pour inspirer un scénariste hollywoodien.

D’autant que sa vie se pimente de « featurings » exceptionnels, puisque défilent une foultitude de vedettes : Alicia Keys (qui signe l’introduction), Miriam Makeba (qui lui confie : « Ma fille, je peux partir maintenant que tu es là »), l’ancien président du Ghana Jerry Rawlings, Nelson Mandela, Peter Gabriel, Chris Blackwell (« découvreur » de Bob Marley et promoteur de la world music), et tant d’autres qu’un seul article ne suffirait pas à les énumérer tous.

Deuil

Mais le personnage le plus marquant de ce Who’s Who n’a pas vendu des millions de disques, contrôlé un pays ou mené une révolution. C’est un « grand, bel homme, toujours calme et élégant », que l’on retrouve à la fin des années 1960 sillonnant Cotonou au volant d’une énorme Citroën blanche pour conduire la petite Angélique sur la scène du Beach Club, discothèque chic et rock de la capitale où elle se produit à seulement 9 ans !

Cet homme, c’est Franck Kidjo, le père de l’artiste. Et c’est d’ailleurs sur une photo de lui que s’ouvre l’ouvrage, un cliché accompagné de ces quelques mots : « En mémoire de mon père qui, contre l’avis de tous, a veillé à ce que ses filles soient scolarisées. » Sa disparition, le 25 avril 2008, a précipité l’écriture de l’ouvrage. « Je n’ai pas pu faire mon deuil à l’enterrement, nous explique la chanteuse.

Les gens sont venus à l’église, au cimetière, pour voir l’artiste, pas l’enfant qui pleurait son père. J’ai pleuré pendant des semaines… Un copain m’a dit : “Prends une caméra et parle à ton père.” J’ai suivi son conseil, et ça a été la base de ce livre. »

Au fil des quelque 288 pages de ces Mémoires, le patriarche anticonformiste revient régulièrement. Receveur des Postes, ce moderniste issu de l’ethnie fon (la plus représentée dans la population béninoise) est originaire de Ouidah, ville située au bord de l’océan et proche de Cotonou. Il a étudié à Rufisque, au Sénégal, voyagé en France et, de retour, ouvert son foyer aux vinyles étrangers.

La maison des Kidjo vibre au son des tubes de Johnny Hallyday, Claude François, Aretha Franklin, Miriam Makeba… Des voisins accourent pour danser, des amis revenus d’Europe ou des États-Unis passent en arborant de spectaculaires pantalons « pattes d’eph’ » et des coupes afro.

Perfection

La demeure des Kidjo est une « zone de liberté », et le dîner le moment privilégié où tous les sujets peuvent être abordés, sans tabou. Sexualité, drogues, religion… Non seulement les dix enfants du couple ne sont pas exclus des conversations, mais ils ont voix au chapitre. Comme la mère, directrice d’une troupe de théâtre, le père encourage les vocations artistiques.

Il emprunte pour acheter des instruments à ses fils afin qu’ils créent une formation dans le style des Jackson 5. Il filme les prestations d’Angélique et se livre à un débriefing sans concession des vidéos avec le reste de la famille. « Ils passaient tout au peigne fin depuis mon chant jusqu’à ma robe ! se souvient-elle. Ce sont mes parents qui m’ont donné cette logique de perfectionnement, qui, je crois, a un peu disparu dans la nouvelle génération d’artistes. »

Au-delà du paternel, c’est bien toute une famille qui fait corps derrière la jeune virtuose. Un après-midi, alors qu’Angélique quitte le collège de Gbegamey et marche le long du boulevard Saint-Michel, à Cotonou, elle entend derrière elle : « Espèce de putain ! Celle-là, oui, elle chante ! C’est une putain ! » La petite, à seulement douze ans, se trouve encerclée. On lui crache dessus. Elle fuit, en larmes, bien décidée à ne plus jamais prendre un micro.

Quand elle raconte ce qui s’est passé à sa grand-mère maternelle, celle-ci lui rétorque : « Pourquoi arrêterais-tu de chanter ? Parce qu’il y a des gens assez stupides et jaloux pour t’insulter ? Est-ce que tu vas les laisser décider de ton avenir ? » Plus tard, lors d’un concert pour la Cedeao regroupant de nombreux chefs d’État, la jeune fille reluquée par les présidents dit s’être sentie « comme un morceau de viande ».

Grâce au soutien des siens, Angélique Kidjo a appris à s’endurcir et regrette que la situation n’ait pas évolué. « Être musicien n’est toujours pas perçu comme un métier en Afrique. Les hommes sont des voyous, et les femmes couchent forcément avec tout le monde. Les politiques s’intéressent à nous seulement si nous chantons leurs louanges. Il nous manque un vrai statut. »

Angélique Kidjo est ambassadrice d'Unicef/ Ici à Kotode, près de Wajir, dans la province nord-est du Kenya, le 24 avril 2006. © Guillaume Bonn/ UNICEF

C’est justement pour éviter de devenir le pantin chantant du pouvoir qu’Angélique Kidjo décide, toujours appuyée par sa famille, de s’envoler pour Paris rejoindre l’un de ses frères. « Le régime dictatorial “demandait” aux artistes béninois de parler des bienfaits de la révolution. J’ai refusé… Mais je savais que si je restais plus longtemps, tôt ou tard, mon père ou moi serions partis en prison. »

Ambassadrice de bonne volonté de l’Unicef, la star a sillonné l’Afrique de long en large. Ici avec des enfants d’une école maternelle d’Awasa, en Éthiopie. © Archives Angélique Kidjo ; Boris Heger/UNICEF

Ce soir de 1983 où Angélique Kidjo doit quitter le Bénin, elle se souvient avoir vu son père sortir la vieille Citroën blanche du garage. La jeune fille voit bientôt défiler les artères de Cotonou. Elle ouvre sa vitre. L’air nocturne charrie des odeurs de tabac et d’huile de palme chaude.

Sur le parking de l’aéroport, elle jette un dernier regard à son père. « Il n’y a pas de retour possible », se dit-elle. Ces Mémoires lui ont offert un voyage inespéré dans le temps aux côtés de ceux que l’exil et les tournées ont si longtemps éloignés.