Moyen-Orient : contre la guerre, l’art comme arme de construction massive

Quartier de Saif Al Dawla, à Alep, en Syrie, le 2 octobre 2012. © Manu Brabo/AP/SIPA

Danse, musique, peinture, sculpture… Aux blessures et aux destructions de la guerre, des citoyens choisissent d’opposer des expressions artistiques célébrant la paix et la vie… en plein conflits armés.

Des dégradés de noir et de terre brûlée, des décors de métal tordu et de béton broyé, de rues crevassées, noyées sous les décombres, désertes. Un silence de mort semble peser sur les ruines de Homs ou d’Alep, filmées par drones après leur reprise par les forces gouvernementales. Des tableaux postapocalyptiques qui semblent raconter le devenir de la Syrie : un pays autodétruit avec l’assistance de toutes les puissances régionales et internationales. Ses industries ont été disloquées pour être revendues à l’étranger, ses vergers sont calcinés et son patrimoine millénaire est détruit au TNT quand il ne peut pas être exporté clandestinement. Les balles et les bombes y ont fauché un demi-million de vies, et un quart de sa population a fui son territoire infesté de milices ivres de violence et de butin.

À « l’État de barbarie » du régime ne s’opposeraient plus que les nihilistes du jihad international. Partout les ruines et l’ombre de la mort, hormis dans les quelques zones toujours restées dans le giron gouvernemental. Une terre stérilisée par le fer et le feu.

Mais sous le ballet sinistre des bombardiers du régime ou à la barbe des jihadistes, des fleurs fragiles et éparses continuent de chercher le jour parmi les décombres. Dans une rue des faubourgs de Damas flanquée d’immeubles crevés, avec en fond de scène une barricade de baignoires qui protègent les rares passants des snipers, un corps virevolte, se cabre et s’envole dans un frémissement de gravats. La gravité du décor empilé ou effondré contraste avec la chorégraphie éthérée de l’artiste ; l’harmonie du corps en mouvement au milieu des ravages est irréelle.

« Danser ou mourir », a fait tatouer en sanskrit le danseur classique Ahmad Joudeh sur sa nuque, verdict offert aux ignares qui auraient voulu lui trancher le cou pour son art sacrilège. Le baladin a dansé sur les ruines de sa maison effondrée sur cinq parents, a exécuté des sauts de l’ange dans le théâtre de Palmyre, qui avait été l’abattoir de Daesh, et enchaînait spectacles de rue et cours pour enfants dans les banlieues de Damas. « Je vais continuer à danser ici, toujours, pour l’esprit des gens qui ne sont plus là. En dansant, je me sens libre à l’intérieur de cette prison », déclarait-il en 2016 à Roozbeh Kaboly, le journaliste néerlandais dont le documentaire a révélé cette étoile dans la nuit syrienne. « La vraie manière de combattre, c’est par l’art et non par les armes », prêche Joudeh.

S’exprimer à travers la musique

Originaire comme lui du camp palestinien de Yarmouk, à Damas, le pianiste Aeham Ahmad, 29 ans, partage ce credo ainsi que la double peine de voir sa patrie, la Palestine, occupée et sa terre d’adoption détruite. Il étudiait aussi son art quand la guerre a déchiré le pays. Alors que le malheur frappait autour de lui, le musicien passionné a chargé son piano sur un chariot pour aller en jouer ici et là, au milieu des décombres, sous les pluies d’obus du régime, et noyer un instant le chaos sous des mélodies de Mozart et de Chopin : « Les enfants n’avaient pas de nourriture, pas d’école, je voulais leur apporter de l’espoir, les faire sourire à nouveau. » Las, quand, en 2015, les brigades de Daesh ont envahi son quartier, un militant zélé a brûlé son instrument. Ahmad, menacé de toutes parts, a alors dû se résigner à fuir la Syrie avec l’aide d’un journaliste allemand. Le pianiste a depuis entamé en Allemagne une carrière prometteuse, comme Joudeh, le danseur, recruté par le Ballet national néerlandais après avoir été exfiltré de Syrie.

Le musicien a depuis accouru sur les sites des attentats pour y jouer ses prières musicales et a fait des émules

De l’autre côté d’une frontière un temps effacée par l’emprise de Daesh et qui n’a pas empêché la contagion de la violence d’infecter à nouveau l’Irak, un violoncelliste faisait chanter son instrument dans l’église calcinée de Qaraqosh, en avril 2017. La ville, symbole en 2014 du martyre des chrétiens d’Irak tombés sous le joug de Daesh, venait d’être reprise par les forces gouvernementales irakiennes. À la chute de Saddam Hussein, Karim Wasfi était rentré à Bagdad pour y diriger l’orchestre national. Mais la fin du dictateur a convoqué les démons de la discorde nationale, et des attentats ont ensanglanté la capitale à un rythme métronomique.

Un soir, une bombe a frappé le quartier de Wasfi. « Je me suis réveillé le lendemain, j’ai pris mon violoncelle et je me suis rendu sur le site pour m’installer au milieu des gravats et des shrapnels, cette scène de mort et de feu où des hommes avaient été réduits en cendres, et j’ai joué. » Le musicien a depuis accouru sur les sites des attentats pour y jouer ses prières musicales et a fait des émules. À Mossoul, à peine son quartier libéré en mai, le violoniste Ameen Mokdad se précipitait dehors pour exprimer sur son instrument sa joie d’être libéré. Plus qu’un baume apaisant, leurs accords conjurent le mal, exorcisent les ruines. « Pourquoi continuons-nous de faire ça ? Parce que nous aimons la beauté et parce que nous voulons construire et non détruire », professe Wasfi.

Peindre « le chaos »

Contre la brutalité des armes, le Syrien Akram Abou al-Fouz pratique aussi un art magique. Dans son quartier de Douma, banlieue de Damas assiégée depuis 2012 par les forces gouvernementales, le peintre trentenaire s’est vite retrouvé à court de toile et de papier. Mais la zone était noyée sous une abondance de munitions. « J’ai eu un jour l’idée de ramasser un obus de mortier et de le placer chez moi comme un rappel, raconte-t‑il. Puis j’ai eu l’idée de peindre dessus et ainsi imaginé ce procédé de “peindre la mort”. » L’artiste a recouvert des centaines de douilles et d’obus désamorcés d’arabesques dorées et colorées, comme autant de formules qui semblent répéter les vers d’Éluard : « Sur les armes des guerriers / Sur la couronne des rois / J’écris ton nom […] / Liberté ».

Abou al-Fouz a enseigné à ses enfants cet « art de la vie » qui les a aidés à conjurer la peur incessante des bombardements. « Je veux transmettre le sens de la paix et de la vie avec mes œuvres, alors j’utilise des couleurs éclatantes et vives qui contrastent avec ce que convoie un obus », poursuit-il. Le Syrien a peut-être eu un précurseur au Liban, « laboratoire du Moyen-Orient », qui a fait entre 1975 et 1990 l’expérience de la guerre civile.

Un siècle après le carnage de 1914-1918, la guerre s’invite aujourd’hui partout, jusque dans les ateliers des artistes

En 1982, la sculptrice Ginane Makki Bacho a vu sa maison détruite par les obus de l’armée israélienne, qui envahissait le pays. Ayant perdu tous ses biens, elle a alors collecté les éclats des bombes qui avaient détruit sa maison pour en faire des cèdres, des chars, des bateaux, des armes et des soldats. « Je ne sais pas ce qui m’a traversé l’esprit quand j’ai rassemblé ces débris, comme s’il s’agissait d’un défi à ceux qui avaient envahi et détruit ma maison », commente l’artiste, dont les œuvres dénoncent aujourd’hui la barbarie de Daesh. Pendant la Première Guerre mondiale, les poilus français se servaient déjà de douilles d’obus pour fabriquer des vases, des tabatières, des jouets, œuvres d’un « art des tranchées » dont l’écrivain Jean-Claude Guillebaud disait qu’elles « sont autant de protestations contre la laideur, contre la bêtise guerrière, contre l’absurdité du sacrifice ».

La guerre comme quotidien

Un siècle après le carnage de 1914-1918, la guerre s’invite aujourd’hui partout, jusque dans les ateliers des artistes. À Gaza, mince enclave palestinienne assiégée et régulièrement foudroyée par Israël, la maison et l’atelier de l’artiste mondialement connu Raed Issa étaient pulvérisés lors de l’opération Bordure protectrice. Comme un pied de nez, il organisait une exposition de ses toiles perforées au milieu de décombres devenus galerie d’art. « Les toiles seront restaurées, annonçait-il alors, et leurs couleurs sortiront ravivées des gravats de cet atelier pour perpétuer un cycle de don artistique sans limites et hanter les auteurs de ces crimes contre l’humanité. »

Nées de la guerre et dans la guerre, ces expressions artistiques célèbrent bien plus la paix qu’elles ne dénoncent la violence, contrairement à Guernica de Picasso ou à La Guerre, le fameux triptyque d’Otto Dix, chefs-d’œuvre peints « à l’arrière ». L’artiste sous les bombes oppose l’amour aux canons et des chansons aux tambours, pour paraphraser Jacques Brel. À Gaza encore, le dessinateur Belal Khaled a un jour vu des silhouettes dans les panaches de fumée libérés par l’explosion de missiles israéliens, comme un enfant imagine des formes dans les nuages. Prenant des photographies des déflagrations, il y a dessiné là un poing tendu, ici un visage serein, comme la dernière expression de ceux dont la vie venait d’être carbonisée.

Au Yémen, soumis par l’Arabie saoudite et ses alliés à un déluge de bombes depuis 2015, la jeune Saba Jallas a repris le procédé de Belal Khaled, dessinant le plus souvent des figures féminines ou maternelles dans le feu des explosions, « peut-être parce [qu’elle voit] la femme comme un symbole de compassion », explique-t‑elle. Des œuvres qui, comme les pas du danseur et les arpèges du violoncelliste, couvrent la violence de douceur, laissant espérer qu’un jour la beauté sauvera effectivement le monde.

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