Cameroun : la face cachée de la Société nationale des hydrocarbures (SNH)

Par - à Yaoundé

Depuis deux ans, la compagnie nationale voit sa production dégringoler(ici, une plate-forme au large de Limbé). © Renaud VAN DER MEEREN/EDJ

La compagnie publique des hydrocarbures est passée maîtresse dans la prise de contrôle d'entreprises, comme Chanas Assurances et l'expert des métaux International Business Corporation (IBC). Avec des méthodes peu conventionnelles...

La Société nationale des hydrocarbures (SNH) du Cameroun fait grise mine. En plus de subir les effets de la chute des prix du pétrole, la SNH voit aussi sa production dégringoler depuis deux ans. Une baisse qui s’est accélérée cette année. Entre janvier et avril, elle a ainsi atteint 20,8 % par rapport à la même période l’an dernier. Son chiffre d’affaires pétrolier a par ailleurs fondu de 23,6 % entre 2015 et 2016, passant de 1,06 milliard à 807,7 millions de dollars.

Selon les derniers classements de Jeune Afrique, ces difficultés n’ébranlent pas pour autant la première entreprise d’Afrique centrale, qui a réalisé 8,27 milliards de F CFA (12,6 millions d’euros) de bénéfices en 2015. D’abord parce que sa production gazière monte en puissance (lire p. 60). Ensuite parce que la SNH, dirigée par le magistrat Adolphe Moudiki, a su diversifier ses investissements au fil des ans. Société publique gérant les intérêts de l’État camerounais dans le secteur des hydrocarbures, elle a toujours été présentée comme la caisse noire du pouvoir. C’est par exemple elle qui a financé l’achat d’un avion présidentiel au début des années 2000, permettant au gouvernement d’échapper à l’œil inquisiteur du FMI.

En dépit d’un effort de transparence affiché ces dernières années, une part importante de la redevance qu’elle verse annuellement à l’État est toujours utilisée pour financer des dépenses « de souveraineté » hors procédures budgétaires. Sa position stratégique – la SNH est directement rattachée à la présidence camerounaise – lui a permis d’étendre progressivement son influence à d’autres secteurs de l’économie nationale. Quitte à utiliser des méthodes jugées peu conventionnelles.

Une entreprise en difficulté

Cela a été le cas dans la prise de contrôle d’International Business Corporation (IBC). Créée en 1993, cette société est depuis 2010 la seule d’Afrique centrale à posséder une usine de transformation d’acier et de métaux industriels. Promise à un rayonnement régional, elle n’a jamais décollé. En difficulté depuis des années, elle a été durant plusieurs mois en proie à une bataille engagée pour son contrôle entre ses actionnaires historiques – son fondateur Léopold Ekwa Ngalle, Len Holding, qu’il a créé, et sa sœur Hélène –, d’un côté, et la SNH ainsi que quelques-uns de ses employés, de l’autre.

Le 19 juillet, ces derniers ont unilatéralement acté sa liquidation. Raison invoquée : une perte de 1,29 milliard de F CFA en 2016. Argument insuffisant, rétorque Léopold Ekwa Ngalle : « 1,1 milliard de F CFA ont aussi été perdus en 2015, et 1,7 milliard en 2014, selon les états publiés par les représentants de la SNH », explique le fondateur.

Conflit entre IBC et SNH

Depuis avril 2014, IBC est dirigé par deux cadres désignés par la SNH : Antoine Bikoro Alo’o, directeur général, et Bernard Bayiha, président du conseil d’administration. Les deux patrons avaient alors pris les rênes de l’entreprise, forts d’une ordonnance d’un tribunal de Douala et en dépit de deux décisions de justice contraires. Militant du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), le parti au pouvoir, Antoine Bikoro Alo’o a atterri chez IBC après une expérience infructueuse à la tête du Chantier naval et industriel du Cameroun (Cnic), détenu à 41,5 % par la compagnie pétrolière publique.

À l’époque, il expliquait ainsi à Jeune Afrique cette reprise en main de la société par la SNH : « Nous avons fait des avances de plusieurs milliards de F CFA et produit des lettres de garantie sans que l’on sache à quoi a servi cet argent. » Une accusation balayée par Léopold Ekwa Ngalle, qui s’est réfugié aux États-Unis pour échapper à une plainte de la SNH pour détournement de fonds publics. Celui-ci met en avant une volonté délibérée de l’actionnaire majoritaire (51 % du capital) de couler l’entreprise.

Pourquoi la SNH plomberait-elle délibérément IBC, alors même qu’elle a intégralement financé la construction de son usine de transformation d’acier dans la zone industrielle de Bassa, à Douala ? Contactée par Jeune Afrique, la SNH nous renvoie au communiqué publié après la décision du 19 juillet. Souhaiterait-elle récupérer cet outil de production, principal actif de la défunte entreprise, dans le cadre d’une nouvelle entité à mettre en place et débarrassée des fondateurs d’IBC ? Nombre d’observateurs le pensent. D’autant que cet épisode fait suite à une première tentative, en décembre 2011. Face aux difficultés financières de la filiale, les représentants de la SNH avaient alors exigé une augmentation du capital de l’ordre de 1 milliard de F CFA uniquement souscrite par elle-même et avaient réclamé les postes de président du conseil d’administration, de directeur général adjoint et de directeur financier. Mais la manœuvre s’était heurtée à la résistance des actionnaires historiques, qui lui avaient opposé entre autres un pacte, conclu en 2007. Depuis, le bras de fer judiciaire se poursuit entre les deux parties.

La bataille entre les actionnaires

Et IBC n’est pas la première entreprise à faire les frais des méthodes de la SNH. Avant Léopold Ekwa, c’est Jacqueline Casalegno, 92 ans à présent, qui s’est fait éjecter de la tête de la société d’assurances qu’elle avait développée avec l’appui de l’entreprise publique. En 1999, elle avait repris la défunte Société camerounaise d’assurances et de réassurances (Socar) pour créer Chanas Assurances. Mais « les difficultés de la compagnie, dues à des problèmes de gouvernance, combinées à l’âge avancé de la patronne ont constitué un terreau favorable pour déclencher une guerre entre les actionnaires », relève un ancien dirigeant.

Grâce à ce stratagème, le « groupe » SNH est détenteur de 61 % du capital d’IBC et contrôle près de 45 % du tour de table de Chanas

Pour contrebalancer le poids de la SNH et de ses employés (45 % du capital), Jacqueline Casalegno, qui disposait au total – directement et indirectement – de 35 % des parts de la compagnie d’assurances, en avait cédé une partie (15 %) à un autre poids lourd, Omnium gabonais d’assurances et de réassurances (Ogar). Mais sa stratégie n’a pas fonctionné. Le mastodonte SNH a finalement eu raison d’elle. La Française a jeté l’éponge en décembre 2014. L’intérim assuré par Théodore Ejangué, l’un de ses proches, n’a tenu qu’une année, avant que Maurice Matanga, l’ex-directeur de la stratégie à la SNH, ne s’empare de la présidence du conseil d’administration de Chanas.

La stratégie d’IBC

Grâce à sa force de frappe financière, le géant camerounais emploie deux méthodes pour prendre le contrôle d’une entreprise. D’abord l’entrée directe et indirecte dans le capital de la cible, afin de s’assurer une position prééminente. Ainsi, au-delà des 20 % qu’elle s’est officiellement assurés auprès de la compagnie Chanas Assurances et des 51 % qu’elle s’est offerts dans IBC, l’ogresse incite ses employés à souscrire des parts en leur consentant des prêts, sous forme de portage. Grâce à ce stratagème, le « groupe » SNH est détenteur de 61 % du capital d’IBC et contrôle près de 45 % du tour de table de Chanas. « Subtile, cette manœuvre est déterminante car elle lui permet d’avoir le maximum de votes favorables lors des assemblées générales d’actionnaires et une présence importante dans les conseils d’administration », analyse un bon connaisseur de l’entreprise nationale.

Deuxième méthode, moins conventionnelle, mais tout aussi redoutable, l’intimidation. Chanas en a notamment été la cible : assurant alors la gestion des risques du géant de l’économie camerounaise, elle bénéficie, par effet d’entraînement, de la gestion en partie ou en totalité de ceux des douze entreprises de son portefeuille. N’obtenant pas satisfaction dans le bras de fer engagé pour le départ de Jacqueline Casalegno, la SNH a brandi, dès la fin de 2012, la menace de ne pas renouveler ses contrats à Chanas. Et elle s’emploiera dans les mois suivants à la mettre à exécution.

Le coup est rude pour la compagnie d’assurances : le secteur des hydrocarbures représente près de la moitié de son portefeuille de risques, et les trois quarts de cette part émanent de la SNH. Conséquences : après avoir atteint un sommet de 23,3 milliards de F CFA en 2012, son chiffre d’affaires est tombé à 14,5 milliards de F CFA en 2015, lui faisant perdre sa position de leader sur le marché local des assurances.