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Tendance : aux sources africaines du yoga

BesreKè Ahou enseigne la discipline depuis deux ans à Paris. © Gleb Kosorukov

Kemetic yoga, yoga égyptien ou encore yoga africain… De plus en plus de yogistes se tournent vers ces disciplines qui présupposent que la pratique trouve ses sources en Égypte.

«Hotep ! » Ce salut, équivalent de namaste dans le yoga indien, introduit la séance. Il est un peu plus de 10 heures et un rayon de soleil tente de percer la devanture en Plexiglas de la salle d’un complexe sportif du 1er arrondissement de Paris. Devant l’instructrice, BesreKè Ahou, une dizaine de personnes, installées sur leur tapis, s’apprêtent à en découdre avec leurs membres raidis. Sylphide aux gestes délicats et à la voix douce, BesreKè Ahou lance la playlist : jazz, musique d’ambiance et même la kora d’Ablaye Cissoko. Pendant près d’une heure et demie, profondes respirations et mouvements physiques qui évoquent les postures des divinités représentées sur les fresques murales des temples égyptiens.

Souffler, contrôler, relâcher, transpirer, méditer… Effort et décontraction vont de pair. Voilà à quoi ressemble un cours de kemetic yoga, discipline que BesreKè Ahou, ancienne danseuse professionnelle, enseigne depuis deux ans. Ses vertus : raffermissement de la silhouette, renforcement du dos et oxygénation des cellules. « Le kemetic yoga découle de la pratique et de la philosophie des grands sages de l’Égypte antique », explique l’instructrice, qui, pendant trois ans, a d’abord pratiqué le hatha yoga, l’une des nombreuses branches du yoga indien. « Le hatha yoga est la forme traditionnelle du yoga indien, qui comprend un travail progressif sur les mouvements accompagné d’un travail sur la respiration. C’est en cela qu’il se rapproche du kemetic yoga. »

88-89 © JA

Le terme « kemetic » découle de « Kemet », nom qui, en langue pharaonique, désigne l’Égypte. Cette pratique a émergé dans le courant des années 1960 et 1970, période durant laquelle deux maîtres yogistes étudient les racines égyptiennes du yoga. Il s’agit du Sénégalais Babacar Khane et de l’Américain Yirser Ra Hotep, natif de Chicago. Le premier est le chef de file du yoga égyptien, quand le deuxième parle de « kemetic yoga », qu’il enseigne via sa propre méthode, intitulée YogaSkills. Deux appellations pour une même discipline qui fait de plus en plus d’émules dans quelques pays du continent, aux États-Unis, dans les Caraïbes et en Europe. Le kemetic yoga comprend plusieurs branches aux méthodes similaires.

Aux côtés du yoga égyptien et de la méthode YogaSkills, on trouve, lancé par l’Américain Muata Ashby, le Sema Tawy (qui signifie « union des deux terres », en langue pharaonique) ou l’Afrikan Yoga (« yoga africain ») théorisé par le Britannique Pablo Imani et très répandu au Royaume-Uni. Ces branches ont un propos commun : le yoga est un état d’esprit qui trouve ses fondements sur le continent africain et permet un éveil spirituel.

Le yoga dans l’Égypte antique ?

« De plus en plus de personnes enseignent le kemetic yoga, mais, selon moi, Yogi Khane est le maître de cette discipline », estime Yirser Ra Hotep. Né à Dakar et désormais établi en Suisse, Babacar Khane, 82 ans, y a fondé l’Institut international de yoga. Les annexes africaines de l’établissement se situent à Alger, à Casablanca ou encore à Dakar, capitale sénégalaise où il a organisé un séminaire en février. « Quand j’ai soumis à Cheikh Anta Diop ma théorie selon laquelle on pratiquait le yoga en Égypte antique, il a admis que c’était fort probable et qu’il aurait même pu compléter son œuvre avec mes recherches », se souvient ce yogiste réputé. Dans les années 1980, il rencontre son épouse, l’égyptologue Geneviève Khane, alors chercheuse à l’Institut fondamental d’Afrique noire de Dakar (Ifan).

Ensemble, ils produisent une œuvre colossale autour du yoga égyptien. « Mes recherches m’ont permis de découvrir qu’en Égypte on avait représenté des postures considérées comme de grands classiques du hatha yoga : le cobra royal, le lotus, le pont ou encore la charrue, explique Geneviève Khane. Ces attitudes se caractérisent par leur verticalité. Dans les temples et tombeaux égyptiens, on retrouve clairement des postures avec les bras levés en chandelier ou le tronc en torsion. » Babacar Khane animera plusieurs stages, dans les mois à venir, en France, en Belgique ou encore au Luxembourg.

Tombeau de Ramsès 1er (vers 1290 avant J.-C.) Dans le yoga égyptien, cette posture s'intitule "henou". © Tombeau de Ramsès 1er (vers 1290 avant J.-C.) Dans le yoga égyptien, cette posture s’intitule « henou ».

« C’est une pratique que je recommande à tous les Africains car elle nous permet de nous connecter à nos ancêtres kémites. » Instructrice à Johannesburg, Ursula van Graan explique qu’en Afrique du Sud le kemetic yoga est encore éclipsé par la place accordée au yoga indien. Elle organise des stages à Louxor, en Égypte, où se retrouvent des élèves de différentes nationalités. Le prochain se déroulera du 4 au 31 octobre. Coût : 2 800 dollars (environ 2 350 euros).

 

Yirser Ra Hotep exécute la posture de l'immortalité. © Yirser Ra Hotep exécute la posture de l’immortalité.

Au Togo, Anna Sissoko Camara, instructrice de 38 ans, a lancé à Lomé sa propre structure, Kama Yoga. Formée par Yirser Ra Hotep en France, mais aussi par Yogi Khane et ses frères à Dakar, cette ancienne pratiquante d’ashtanga yoga, autre branche du yoga indien, dispense des cours hebdomadaires de kemetic yoga à Pure Plage, un complexe touristique de Baguida. « Parmi mes élèves, on compte des Togolais, des expatriés, des Béninois mais aussi des Ghanéens, détaille-t-elle. Je me suis tournée vers ce yoga car je ne me sentais pas représentée dans les cours de yoga classiques. »

Remettre la source africaine au cœur des pratiques yogistes

En France, la pratique du kemetic yoga commence tout juste à faire parler d’elle. Makanjuola Jacques Vieyra, Sénégalo-Béninois disciple de Babacar Khane, enseigne depuis 2010 à Paris et en banlieue parisienne ce qu’il nomme le Souma Tawy Yoga des pharaons. « L’approche de maître Yogi Khane remet la source africaine au cœur des pratiques yogistes qui ont cours aujourd’hui. Quand les Chinois insistent sur la circulation énergétique, les Indiens sur la souplesse et le souffle, les Égyptiens se tournent vers la verticalité et la position de l’être humain entre ciel et terre », explique le yogiste de 56 ans, qui, actuellement, anime des stages et des séminaires autour de sa discipline dans les Antilles françaises.

BesreKè Ahou exécute la posture de Min qui rééduque le dos et renforce les épaules. Min était une divinité égyptienne qui symbolisait la vitalité, la fertilité et l'énergue masculine. © Gaël Rapon

Quant à BesreKè Ahou, elle a notamment organisé des séances de kemetic yoga lors d’événements consacrés à l’Afrique et à sa diaspora comme l’opération Africa Now, qui a eu lieu aux Galeries Lafayette, à Paris, en avril 2017. Bénie fait partie des yogistes qui suivent assidûment ses cours : « Cela fait un an et demi que je pratique le kemetic yoga. En pleine quête spirituelle, je tenais à associer des aspects physiques et mentaux à travers une discipline au sein de laquelle je me reconnaisse. Je parle là de mes origines, de mes ancêtres africains et de la couleur de ma peau », explique la jeune femme de 34 ans, tout sourire, sans doute revigorée par la séance. Les adeptes ne sont pas tous d’ascendance africaine, si l’on en croit la plupart des instructeurs.

« L’âme n’a pas de couleur »

« En tant que personne noire, on peut être attiré par la pratique dans une démarche de redécouverte de son histoire. Mais le kemetic yoga reste une science du développement ouverte à tout le monde. C’est un art ancestral qui parle au corps comme à l’âme. Et l’âme n’a pas de couleur », clarifie BesreKè Ahou. En témoigne la présence à son cours de Pierre, un Blanc qui a découvert le kemetic yoga en marge d’un concert parisien de la rappeuse africaine-américaine Akua Naru. Toutefois, aux États-Unis, la discipline revêt un aspect profondément identitaire. « Quand je donne des cours aux États-Unis, 95 % de mes élèves sont noirs », renseigne Yirser Ra Hotep. Babacar Khane conclut : « Quand on parle de yoga égyptien, on ne parle pas d’un yoga réservé aux personnes noires. Mais force est de constater que, ces dernières années, de plus en plus d’Africains s’y intéressent. »